Charles Baudelaire
Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone ;
Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l'œil par sa franchise étonne.
Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,
Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.
Le parfum de Jeanne
Ce célèbre poème est consacré à Jeanne Duval, la Vénus noire. Baudelaire a commencé une liaison avec elle en 1842 ; elle était alors dans sa pleine beauté, selon le portrait qu'en dresse Antoine Adam : « une chevelure crêpelée d'un bleu noir, des yeux immenses, un nez délicat, des lèvres d'un beau dessin, la taille longue en buste, une gorge magnifique. » La date de la composition du poème est incertaine.
Le poème se présente comme une rêverie déclenchée par le parfum de la femme aimée. Le sonnet est rigoureusement composé : une première évocation exotique est présentée dans les deux quatrains ; elle est reprise dans les tercets qui offrent un approfondissement.
Le premier vers souligne les circonstances qui vont permettre le déclenchement de la rêverie. L'atmosphère est d'une extrême douceur, connotée par les sonorités. Douceur de la saison, celle de l'automne, sentie alors comme un moment de douce chaleur continue, douceur du « soir », que le poète a toujours considéré comme un moment privilégié de repos de l'esprit. On retrouve cette idée dans le poème Harmonie du soir (Les Fleurs du mal) :
Voici venir le temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige.
On retrouve aussi l'idée de recueillement, rendue sensible par « les deux yeux fermés ». On comprend que la concentration sur un seul sens, l'odorat, renforce sa capacité. De même le verbe « respirer » souligne la volonté du poète de rendre plus intense l'impression première. Mais, de même que la chaleur du soir permet aux fleurs de mieux répandre leur arôme, la chaleur du corps de la femme aimée permet à son « odeur » de s'exprimer dans toute sa richesse. On perçoit d'ailleurs une première correspondance qui s'amplifiera tout au long de l'évocation : la « chaleur » du soir d'automne entre en relation avec la « chaleur » du sein de la femme aimée ; elles permettent d'évoquer à la fois les « charmants climats » et la beauté des corps de ceux qui les habitent.
Or, par le miracle de l'imagination, le poète « voit » tout un monde exotique dont les caractéristiques sont développées dans le second quatrain. « Une île paresseuse », nul doute que l'adjectif, étonnant, ne doive être compris comme l'évocation du paradis perdu : le travail en effet est la conséquence de la chute selon la Bible. Et cette simple lecture éclaire toute la strophe : dans ce paradis, nul besoin de cultiver la terre (thème du paradis ou de l'Âge d'or), perfection des corps, absence de mensonge. Ce lieu est celui des « voluptés calmes » : plaisir des sens, noté par « saveurs » pour le goût, mais aussi des yeux qui contemplent la beauté des corps, sans oublier que c'est en « voyageant sur le parfum » que le poète a pu évoquer ce lieu. Mais cette perfection est aussi morale, comme on le pressent dans la franchise du regard des femmes.
Le premier tercet reprend ces images. Le caractère magique de cette illusion est rappelé par le mot « charmant » ; le thème du port, si cher à Baudelaire apparaît pour une évocation très imprécise qui ne limite pas l'espace. Puis c'est l'extase de la fusion de tous les sens : l'odorat avec le « parfum », qui s'allie à une image de fraîcheur et de pureté avec l'adjectif « verts » - c'est l'adjectif que l'auteur utilise pour le « vert paradis des amours enfantines » - la musique, avec le « chant des mariniers » ; mais la possession dépasse la sensualité : le parfum, élément subtil, « enfle la narine » et prend possession de l'être dans sa totalité, puisque c'est l'âme qui, finalement, est atteinte.
La délicatesse de ce poème, l'harmonie des images et des sonorités en font un instant où l'on pressent l'Idéal. L'absence de désir, la légèreté du rêve qui permet au corps et à l'esprit de ne plus sentir l'angoisse du Temps, tout ici concourt à la volupté.
Correspondances
Elles sont nombreuses, car ce texte montre l'essence du bonheur tel que Baudelaire peut le pressentir. Pour le thème du voyage sur le « parfum » de la femme, on trouve La Chevelure (Les Fleurs du mal) :
Comme d'autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.
Mais également, le poème Un hémisphère dans une chevelure (Spleen). Sur le désir de calme et de perfection apporté par certains instants, on peut lire Recueillement (Nouvelles Fleurs du mal) :
Tu réclamais le Soir, il descend, le voici
Une atmosphère obscure enveloppe la ville
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Enfin, le poème le plus proche est sans doute L'Invitation au voyage (Les Fleurs du mal). « Si Baudelaire a tant aimé les parfums, c'est que l'objet se vaporise en eux avec une sorte de perfection. Point ici de dessous, de splendeurs, ni d'inconcevable mariage entre des contraires ennemis : l'objet existe tout entier dans chaque parcelle odorante, mais cette présence se saisit comme une absence. Le parfum est un frôlement d'être. » (J.P. Richard, dans Poésie et Profondeur, Seuil)
Michel Tichit
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