La Chevelure
Charles Baudelaire
Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure !
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir !

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
Comme d'autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.

J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l'ardeur des climats ;
Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève !
Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :

Un port retentissant où mon âme peut boire
À grands flots le parfum, le son et la couleur ;
Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.

Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
Dans ce noir océan où l'autre est enfermé ;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé !

Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond ;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
De l'huile de coco, du musc et du goudron.

Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde !
N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?

L'hommage à Jeanne Duval
Ce poème était absent de la première édition des Fleurs du mal. Il n'apparaît que dans celle de 1859. Le poème est directement lié à Parfum exotique, et c'est donc Jeanne Duval qui l'a inspiré.

Baudelaire a utilisé un schéma rare, puisque le poème est composé de sept strophes de cinq vers, avec une alternance de rimes savante : toutes les strophes sont formées sur une alternance A b b A b (la rime A est féminine ; la rime b, masculine). Cette composition assez précieuse s'allie avec le caractère de « blason » du texte. Mais Baudelaire dépasse cette simple description louangeuse et sa rêverie l'entraîne vers l'évocation de tout un monde.

Il s'agit bien d'un « blason », genre poétique cher au XVIe siècle notamment (voir par exemple Blasons du corps féminin, préface de Jean-Clarence Lambert, Éditions 10-18, 1996 où l'on trouve en première place un « Blason des cheveux » de Jean de Vauzelles), dans lequel on louait les qualités de telle ou telle partie du corps ou de l'esprit de la femme. Tout au long du poème, nous trouverons comme une litanie de variations sur la chevelure, depuis le premier mot « toison » : « boucles » (vers 2), « chevelure » (vers 4), « fortes tresses » (vers 13), « cheveux bleus » (vers 26), « mèches tordues » (vers 28), crinière (vers 31). Le ton est celui de la louange qui s'allie à l'extase provoquée par le plaisir sensuel du toucher.

Mais, parallèlement, le poète présente une série de métaphores qui sont comme des métamorphoses : l'imagination transforme la chevelure qui devient à elle seule un monde. La première métamorphose apparaît dans l'expression « forêt aromatique », et vient apporter deux dimensions, celle du parfum et celle de la profondeur ; la seconde est « mer d'ébène », reprise dans « noir océan » et l'on remarque que la notion de profondeur est toujours présente mais que l'union sensuelle devient plus forte ; la troisième est constituée par l'expression étonnante « pavillon de ténèbres tendues ». Trois espaces ont été ouverts par ces métaphores : la Terre (à travers l'évocation de la forêt), la Mer et le Ciel (« immense et rond »). La chevelure de la femme aimée permet donc bien au poète d'échapper aux contraintes de l'espace. Celle du temps s'est aussi abolie grâce au « souvenir », mot qui apparaît dans le premier et le dernier quintils.

Cependant nous retrouvons dans ces vers l'évocation du monde exotique cher au poète. Le parfum - évoqué dès le second vers - entraîne le poète vers la rêverie. Il ne s'agit pas d'un monde déterminé, puisqu'il est dépasse la notion de continent et qu'il montre une abolition du temps :
Tout un monde lointain, absent, presque défunt.

Mais il comporte les caractéristique déjà entrevues dans Parfum exotique : un charmant climat, une nature généreuse ; des hommes « pleins de sève », en accord avec la nature ; une image du port évoqué par ses « odeurs » et ses chants ; un monde qui rappelle la « vie antérieure », puisque le poète peut s'enivrer du « vin du souvenir ».

À travers ces images d'une forte sensualité, nous saisissons encore une fois ce que signifie pour Baudelaire le terme « Idéal » : l'accord total retrouvé - car il s'agit bien de retrouver un monde « presque » perdu -, accord du plaisir sensuel et de la jouissance intellectuelle, retour dans un paradis où le monde n'est plus soumis au Temps, ni à la corruption, où les espaces s'ouvrent sur l'Infini.

Correspondances
On ne saurait lire ce poème sans le mettre en correspondance avec le poème en prose :
La Chevelure
Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure !
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir !

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
Comme d'autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.

J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l'ardeur des climats ;
Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève !
Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :

Un port retentissant où mon âme peut boire
À grands flots le parfum, le son et la couleur ;
Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.

Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
Dans ce noir océan où l'autre est enfermé ;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé !

Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond ;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
De l'huile de coco, du musc et du goudron
.

Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde !
N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde
je hume à longs traits le vin du souvenir ?

Un hémisphère dans une chevelure
Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l'air. Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j'entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes sur la musique. Tes cheveux contiennent tout un rêve plein de voilures et de mâtures, ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l'espace est plus bleu et plus profond, où l'atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.Dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l'éternelle chaleur. Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d'un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes. Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire l'odeur du tabac mêlé à l'opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l'infini de l'azur tropical ; sur les rivages duvetés de ta chevelure, je m'enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l'huile de coco. Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.

Michel Tichit

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