Charles Baudelaire
Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,
Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;
Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s'élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.
Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.
Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.
Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un œil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.
- Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !
Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.
Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !
Le scandale
Le poème Une charogne fait partie de l'édition de 1857. Il a été considéré comme un poème destiné à choquer les bourgeois. De fait, le poème fit scandale et Baudelaire confia à Nadar en 1859 : « Il m'est pénible de passer pour le Prince des Charognes. » Il est vrai que ce poème a souvent été pris pour référence pour évoquer Baudelaire. Claude Pichois dans Baudelaire devant ses contemporains en relève quelques-unes dont le savoureux article du Figaro du 19 mai 1861. Lemercier de Neuville propose dans « La Cuisinière bourgeoise - Physiologie alimentaire de l'esprit », le « Salmis de cadavres à la Baudelaire » : « Découpez un cadavre faisandé et déjà en décomposition, en autant de parties que vous pourrez, bourrez de vers bien faits et d'originalité, saupoudrez de paradoxes, parez de Fleurs du mal et servez raide - (Échauffant). »
Le thème du memento mori
Le poème de Baudelaire a une coloration baroque : il illustre le thème du memento mori avec une grande brutalité qui n'était pas toujours absente de la poésie baroque. Il renverse alors la forme « pétrarquisante » par laquelle on célébrait la femme aimée, introduisant de forts contrastes entre les apostrophes galantes et l'horrible vision. Il semble toutefois que ce poème doive être lu à un double niveau. Si le memento mori est le sens le plus évident, on peut y lire également une réflexion sur l'art et sur la création, notamment poétique.
Les douze quatrains sont organisés de façon très claire : le premier évoque un moment de grâce particulier avec lequel apparaît en contraste l'évocation de la charogne sur huit strophes. Les trois dernières sont constituées par une apostrophe à la femme aimée : c'est alors qu'apparaît clairement la morale.
La première strophe apparaît donc comme l'invitation faite à la femme aimée de retrouver le souvenir : « mon âme » est alors une appellation précieuse qui s'adresse à la femme, elle préparerait les autres appellations « étoile de mes yeux », « soleil de ma nature », « ange », « reine des grâces ». Le cadre enchanteur est brutalement rempli par un seul « objet » : la charogne.
Baudelaire multiplie alors, dans les huit strophes suivantes, les notations d'un réalisme très cru. Il fait appel à tous les sens qui ont été frappés par le spectacle, la vue - la position du corps en décomposition est significative -, l'odorat - la « puanteur », l'ouie - « bourdonnement », l'« étrange musique ». Il y a bien un renversement très significatif : jusqu'à présent, les synesthésies avaient été montrées dans ce qu'elles avaient comme lien avec la volupté et le plaisir ; ici elles sont liées à la « corruption » la plus stricte. Le poème semble illustrer pour une part le vers de Correspondances (Les Fleurs du mal) :
Et d'autres corrompus, riches et triomphants
Ayant l'expansion des choses infinies
Car cette idée d'« expansion » est présente, notamment dans le vers 29 :
Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve
La morale prend plus de force parce qu'elle apparaît sous forme d'une déclaration à la femme aimée ; c'est une morale semblable à celle que l'on trouve chez Ronsard, lorsqu'il rappelle à la femme qu'elle ne survivra que par le poème dans lequel il la loue, car
Tout ce qui est parfait ne dure pas longtemps
[Ronsard, Sonnets pour Hélène, Livre II, 14]
Mais la réflexion sur la poésie apporte une autre dimension à ce texte si l'on considère que les images qui montrent la métamorphose de la charogne appartiennent au monde de la musique et de la peinture, notamment dans la strophe :
Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève souvenir.
on est conduit à l'idée que le poète est celui qui transforme cette charogne en beauté, « forme et essence divine ». Le poème se nourrit donc de la charogne pour en extraire la beauté, « fleur du mal ».
Pour aller plus loin
Le poème peut se rattacher à toute la veine qui, depuis Villon et la Ballade des Dames du temps jadis et la Ballade des pendus s'épanouit avec le XVIe siècle, que ce soit Ronsard ou, pour la période baroque, par exemple Chassignet (1570-1635) à qui l'on doit ce poème :
UN CORS MANGÉ DE VERS
Mortel, pense quel est dessous la couverture
D'un charnier mortuaire un cors mangé de vers,
Descharné, desnervé, où les os descouvers,
Depoulpez, desnouez, delaissent leur jointure ;r> Icy l'une des mains tombe de pourriture,
Les yeux d'autre costé destournez à l'envers
Se distillent en glaire, et les muscles divers
Servent aux vers goulus d'ordinaire pasture ;
Le ventre deschiré cornant de puanteur
Infecte l'air voisin de mauvaise senteur,
Et le né my-rongé difforme le visage ;
Puis connoissant l'estat de ta fragilité,
Fonde en Dieu seulement, estimant vanité
Tout ce qui ne te rend plus scavant et plus sage.
On se référera au chapitre « Le spectacle de la mort » de l'ouvrage de Jean Rousset, Anthologie de la poésie baroque. Il va de soi que la morale qu'en tirent les Baroques est tout autre que celle proposée par Baudelaire. Pour la morale il faut mettre ce texte en rapport avec Mon cœur mis à nu : « Toute forme créée par l'homme, est immortelle. Car la forme est indépendante de la matière et ce ne sont pas les molécules qui constituent la forme ». Le poème a été mis en musique par Léo Ferré (Disques Barclay 847171-2).
Michel Tichit
🖼️ Cette fiche contient des illustrations et ressources interactives
Images, vidéos et outils pédagogiques disponibles sur l'interface complète.