Le Chat
Charles Baudelaire
Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux ;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux
Mêlés de métal et d'agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s'enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bête,
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,

Et, des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum
Nagent autour de son corps brun.

Le chat et la femme
Plusieurs poèmes évoquent, dans Les Fleurs du mal, les chats, en offrant des perspectives diverses. Le poète compare ici une chatte à une femme, thème courant dans la poésie.

Ce quatorzain, organisé comme un sonnet, offre une forme très originale, puisqu'il alterne des décasyllabes (vers impairs) et des octosyllabes (vers pairs), soulignant le caractère fantaisiste de la composition, « galanterie », pour reprendre le terme du poème en prose. Le poète s'adresse au chat dont il énumère les qualités : la beauté de l'animal qui cache ses « griffes », ses yeux dont la dureté et la froideur sont connotés par les deux termes « agate » et « métal », sa souplesse. Et, comme dans La Chevelure, une caresse permet l'évocation « en esprit » de la femme.

Ce sont alors les « qualités » de la femme que le poète présente : froideur, dureté, menace latente. C'est donc la violence cachée, la qualité destructrice de la femme que le poète souligne. Or il s'agit bien de Jeanne, et ce poème éclaire le sentiment que ressent Baudelaire envers cette femme : il a souvent insisté sur cette « froideur », tout autant qu'il montre, notamment dans la « chevelure » combien il est séduit par l'« animalité » de cette femme - « aimable bête » -, même s'il pressent son « potentiel destructeur ». L'ambiguïté du rapport de Baudelaire avec Jeanne est alors tout à fait perceptible : il est fait d'un mélange subtil d'attirance et de répulsion.

Correspondances
D'un côté, on peut rechercher tous les poèmes dans lesquels le poète évoque les chats, animaux qu'il affectionnait particulièrement : il s'agit de La Géante (Les Fleurs du mal), du Chat (Les Fleurs du mal), des Chats (Les Fleurs du mal) et de L'Horloge (Spleen). On trouve alors tous les aspects complémentaires que cet animal fascinant prend dans l'imagination du poète. D'autre part, on peut tenter de construire l'image que se faisait Baudelaire de Jeanne à travers quelques évocations : sa sensualité, sans doute, son animalité :
Quand la nature, grande en ses desseins cachés,
De toi te sert, ô femme, ô reine des péchés,
- De toi, vil animal - pour pétrir un génie ?
Baudelaire
Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle
(Les Fleurs du mal)


Mais aussi sa dureté :
Jusqu'à cette froideur par où tu m'es plus belle
Baudelaire
La Chevelure
(Les Fleurs du mal]


Michel Tichit

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