Harmonie du soir
Charles Baudelaire
Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

Temps suspendu
Le poème a été publié en 1857 dans La Revue française avant de figurer dans le recueil des Fleurs du mal. Le poème aurait été inspiré par Madame Sabatier.

Le poète cherche à exprimer l'impression qu'il ressent le soir, au couchant, lors de ces quelques instants de grâce où il semble réconcilié avec lui-même ; il retrouve alors presque naturellement un vocabulaire religieux, souvent utilisé par les Romantiques. Mais la forme même du poème, proche du pantoum (à l'origine, forme poétique malaise : quatrain dont les deux premiers vers contiennent une image ou une énigme, et les deux suivants une moralité ou le nœud de l'énigme ; ce modèle est transformé : le poème est formé sur deux rimes et le 2e et le 4e vers sont désormais repris aux 1er et 3e vers du quatrain suivant), cette forme, donc, semble propre à emporter le lecteur dans cette rêverie qui aboutit à l'extase.

Ce qui frappe dès l'abord c'est la musicalité du texte : elle rend à la perfection l'impression de paix et d'harmonie qui baigne l'évocation de ces instants. Cette musique débute par une sorte de vibration initiale provoquée par la répétition du son « v » dans le premier vers, sonorité reprise dans le vers suivant, mais qui aboutit à l'« expansion » du parfum des fleurs dans l'espace : ce sont alors les sifflantes qui viennent connoter cette dilution dans l'infini. Car Baudelaire sait présenter alors un univers qui n'est pas clos : le présent semble suspendre le temps (l'article défini n'impose aucune limite), l'unité du monde est assurée par l'adjectif « chaque », et la dimension mystique qu'apporte le dernier mot semble proposer une union de la terre et du ciel. Mais dès le troisième vers, le rythme vient s'ajouter à la mélodie et le rythme adopté par le poète, celui de la valse, s'adapte parfaitement à l'idée de rêverie et de « vertige ».

On suivra, à travers chaque strophe, les variations de cette musique : tantôt plus mélancolique, tantôt plus douloureuse. Les allitérations, très travaillées, s'allient parfaitement, à chaque vers, avec le sens que le poète exprime. Avec l'avancée de la nuit, la douleur semble reprendre toute son importance, puisque la dernière image du soleil couchant est cruelle. Cependant le poème ne se clôt pas sur cette violence ; le poète, par le souvenir, parvient à rappeler cette impression d'infini qu'il a ressentie pendant ces quelques instants. Car c'est par le souvenir que le poète parvient à recréer « l'unité mystique » du monde (cf. Jean Pommier, La Mystique de Baudelaire).

Correspondances
On pourra rapprocher ce texte du poème Le Balcon (Les Fleurs du mal) :
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
évoque des moments semblables.

Michel Tichit

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