Charles Baudelaire
I
Dans ma cervelle se promène,
Ainsi qu'en son appartement,
Un beau chat, fort, doux et charmant.
Quand il miaule, on l'entend à peine,
Tant son timbre est tendre et discret ;
Mais que sa voix s'apaise ou gronde,
Elle est toujours riche et profonde.
C'est là son charme et son secret.
Cette voix, qui perle et qui filtre
Dans mon fonds le plus ténébreux,
Me remplit comme un vers nombreux
Et me réjouit comme un philtre.
Elle endort les plus cruels maux
Et contient toutes les extases ;
Pour dire les plus longues phrases,
Elle n'a pas besoin de mots.
Non, il n'est pas d'archet qui morde
Sur mon cœur, parfait instrument,
Et fasse plus royalement
Chanter sa plus vibrante corde,
Que ta voix, chat mystérieux,
Chat séraphique, chat étrange,
En qui tout est, comme en un ange,
Aussi subtil qu'harmonieux !
II
De sa fourrure blonde et brune
Sort un parfum si doux, qu'un soir
J'en fus embaumé, pour l'avoir
Caressée une fois, rien qu'une.
C'est l'esprit familier du lieu ;
Il juge, il préside, il inspire
Toutes choses dans son empire ;
Peut-être est-il fée, est-il dieu ?
Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime
Tirés comme par un aimant,
Se retournent docilement
Et que je regarde en moi-même,
Je vois avec étonnement
Le feu de ses prunelles pâles,
Clairs fanaux, vivantes opales,
Qui me contemplent fixement.
La voix du chat
Ce poème appartient au cycle de Marie Daubrun et daterait de 1854, période où le poète fréquentait l'actrice qui, par ailleurs, avait un chat chez elle. Bien des images jouent ici sur l'ambiguïté, puisque, quand il évoque le chat, le poète semble aussi évoquer la jeune femme.
Composé de dix strophes d'octosyllabes, le texte apparaît d'abord comme une délicate fantaisie. Après la strophe qui présente le chat, six strophes développent le « charme » de sa voix ; puis le poète évoque l'attitude et les yeux du chat.
Il s'agit d'un poème circulaire, puisque le poète évoque dans la première strophe et à la fin du poème le lieu où vit le chat : « dans ma cervelle » a comme répondant « je regarde en moi-même ». C'est donc une recréation par l'esprit qu'offre le poète et le texte n'est pas tant la description simple d'un chat que la tentative de rendre l'effet durable que cet animal produit en lui, la manière dont son « essence » persiste dans la « cervelle » du poète. Si le poète insiste tant sur la « voix » du chat c'est, sans aucun doute, par référence à Marie Daubrun. A. Adam rappelle que Banville a évoqué la voix de Marie dans les pièces où elle jouait : « Elle a, dit-il, la douceur et la pureté d'un cristal féerique, et quand elle est courroucée, elle devient grave et brûlant comme le vent d'Afrique».
Mais plus encore, nous reconnaissons Baudelaire dans les choix que son esprit opère : jouissance par la conscience qu'il prend des choses car c'est toujours à travers le philtre de son esprit - par le souvenir, par le rêve - que le poète peut atteindre le plaisir ; goût pour le mystère et la profondeur, « mon fonds le plus ténébreux » rappelant l'esprit de L'Homme et la mer (Les Fleurs du mal) ; sensibilité très vive, ici d'abord aux sonorités, perçues dans ce qu'il y a de plus infime, puisque le timbre est « tendre et discret », puis au parfum.
Un dernier thème cher au poète mérite d'être souligné :
Elle endort les plus cruels maux
Et contient toutes les extases [...]
Nous retrouvons dans ces vers peut-être un écho du « secret douloureux » : ce que le poète demande quelques instants au chat, c'est de l'arracher à l'ennui ; or l'« étonnement » indiqué au dernier vers - qui n'est pas unique mais renouvelé par la mémoire - paraît englober à la fois « l'extase », le « mystère » et l'« harmonie » et il constitue bien ce remède à l'ennui.
Correspondances
Il peut être intéressant de relire le poème L'Homme et la mer (Les Fleurs du mal), pour méditer le texte à partir du vers : « Tu te plais à plonger au sein de ton image ». N'est-ce pas une telle plongée - sur un mode plus fantaisiste, certes - qu'opère ici le poète ? Pour le chat, il est présent notamment dans les poèmes : La Géante (Les Fleurs du mal), Le Chat (Les Fleurs du mal), Les Chats (Les Fleurs du mal) et L'Horloge (Spleen). On trouve alors tous les aspects complémentaires que cet animal fascinant prend dans l'imagination du poète.
Pour l'effet d'une seule caresse sur la « fourrure » du chat, on se reportera au poème La Chevelure (Les Fleurs du mal).
Michel Tichit
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