L'Invitation au voyage
Charles Baudelaire
Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde ;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or ;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Pour Marie Daubrun
Ce poème, peut-être le plus célèbre de Baudelaire, a été écrit pour Marie Daubrun. L'allusion au regard de la jeune femme en est un indice sûr. Nous n'avons cependant pas de certitude sur la date de sa composition, qui peut remonter à 1847. A. Adam pense plutôt à 1854, et justifie son choix en rappelant que c'est le moment où les amants ont envisagé de vivre ensemble. Parmi les sources relevées par les critiques, on trouve les Observations sur la Hollande de Bernardin de Saint-Pierre. Mais il est probable que la méditation de Baudelaire s'est aussi nourrie de sa connaissance de la peinture.

« Là, tout n'est qu'ordre et beauté... »
Le premier point qui frappe l'attention du lecteur est sans doute constitué par le rythme même du poème et sa composition : trois strophes de douze vers sont séparées par un refrain de deux vers. Chaque strophe est composée de quatre tercets composés de deux vers de cinq syllabes suivis d'un vers de sept syllabes. Le refrain est composé de vers de cinq syllabes. Cet emploi du vers impair est fort étonnant, bien que Victor Hugo l'ait déjà employé auparavant. Dans ce poème de Baudelaire, une telle composition donne une impression de mouvement, de flux et de reflux, qui s'apaise dans le refrain ; et le vers impair est bien, comme le dira bientôt Verlaine dans son Art poétique :
Plus vague et plus soluble dans l'air
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.


Légèreté, délicatesse, mouvement apaisant semblable au bercement, c'est tout cela que nous ressentons dès la première lecture. Cependant, le poème se développe en trois tableaux fortement structurés : la première strophe est constituée d'une apostrophe à la jeune femme, invitée à partir vers un « là-bas » indéfini mais dont les caractéristiques sont précisées. La seconde strophe est constituée de la description d'un intérieur, « notre chambre » ; le troisième est plus précisément un paysage, celui du pays qui abrite le lieu idéal de l'amour.

Le premier tableau est donc intimiste. Le poète s'adresse à l'être aimé à l'aide de termes qui semblent indiquer un amour épuré du désir : « Mon enfant, ma sœur », le souligne. Ce sont les yeux de Marie qui vont ici faire naître la rêverie d'un « pays » qui ressemble à la femme aimée. Car il s'agit bien d'une invitation au « rêve » plus qu'au voyage lui-même ou plutôt, le voyage proposé est constitué d'une rêverie que le poète développe pour la femme aimée : « Songe » ne laisse à ce propos aucun doute et l'évocation se déroulera sur le mode de la recréation par l'esprit bien plus que de la vision directe. Cependant, le poème reprend le thème baudelairien de la correspondance entre la femme aimée et un lieu idéal rêvé. Parfum exotique (Les Fleurs du mal) nous montrait la rêverie née de l'« odeur » du sein de la femme aimée ; La Chevelure (Les Fleurs du mal) permettait elle aussi de rêver un pays enchanteur. Ce pays ne sera précisé que par l'impression que le poète ressent : mystère dans une harmonie faite de la réconciliations des contraires dans les yeux étranges de Marie, faits d'eau et de feu, (« brillant à travers leurs larmes »), de pureté et de traîtrise.

Or, pour une fois, dans ce monde imaginé, rien ne viendra troubler l'harmonie qui est définie par le refrain. On songera que Baudelaire n'emploie ici que des mots positifs dont le sens s'éclaire quand on les compare avec leur contraire : « Là-bas », « Là », s'opposent à un ici vécu par le poète ; l'« ordre » remplace le désordre ordinaire de la vie de Baudelaire, « la beauté », l'horreur, le « luxe », la vision de la petitesse ou de la misère, le « calme », l'agitation, la « volupté », la souffrance. Cette présentation du monde rêvé s'oppose à ce que nous voyons dans de très nombreux poèmes.

Le second tableau est composé comme un intérieur hollandais. Quelques aspects de ce pays pouvaient attirer l'attention de Baudelaire : Amsterdam est une ville de canaux, la lumière du Nord, si particulière - avec ses brumes traversés par de pâles soleils - peut être assimilée aux yeux de Marie. Enfin la Hollande c'est le comptoir des Indes Orientales : là vont donc se réunir deux mondes qui semblent s'opposer (ce même aspect a été brillamment présenté par Camus dans son roman La Chute : « La Hollande est un songe, monsieur, un songe d'or et de fumée », celui de l'ordre et celui de la profusion. Tous les objets s'unissent ici pour produire la volupté, degré suprême du plaisir des sens : l'odorat, avec les fleurs et la senteur de l'ambre, la vue, qui ne peut s'arrêter que sur la beauté mais qui n'est pas bornée dans l'espace et plonge dans l'infini, avec les meubles luisants et les miroirs profonds, le toucher connoté par le « poli » des meubles. Et c'est tout naturellement que nous retrouvons le thème abordé dans Correspondances (Les Fleurs du mal) : la langue natale, celle des parfums, des lumières, accessible comme dans La Vie antérieure.

Le troisième tableau complète cette évocation du désir du poète : on y retrouve sans doute la Hollande (ou Honfleur, selon certains) par la présence des canaux qui sont comme la réconciliation de l'espace maritime et de l'espace terrestre, les navires qui donnent à rêver et la « chaude lumière », tous éléments que le poète a déjà nommés quand il parlait de l'Idéal. Il n'est jusqu'au « sommeil » qui ne rappelle la douceur de l'Harmonie du soir. On a l'impression que le balancement du rythme conduit nécessairement à ce sommeil apaisé du « monde », d'un monde parfaitement uni et dont chaque part offre une jouissance au poète. Ce poème très harmonieux offre donc une synthèse de tous les thèmes baudelairiens qui se rapportent à l'Idéal. Et son charme profond est dû autant à sa musique qu'à la somme d'images qu'il vient mettre devant les yeux du lecteur, le conduisant doucement vers une sorte d'extase.

Correspondances
C'est donc avec la peinture que nous chercherons des correspondances. Pour l'ambiance brumeuse, ou la lumière d'un soleil couchant, on a évoqué tour à tour les tableaux du Lorrain et ceux de Watteau ; l'intérieur hollandais fait penser à certaines œuvres de Vermeer. Henri Matisse rend hommage à ce poème avec son tableau Luxe, calme et volupté.

Michel Tichit

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