Charles Baudelaire
I
Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.
Tout l'hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon cœur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.
J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.
Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? - C'était hier l'été ; voici l'automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
II
J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
Douce beauté, mais tout aujourd'hui m'est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.
Et pourtant aimez-moi, tendre cœur ! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant ;
Amante ou sœur, soyez la douceur éphémère
D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant.
œ Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l'été blanc et torride,
De l'arrière-saison le rayon jaune et doux !
À Marie Daubrun
Ce poème est adressé à Marie Daubrun : la couleur des yeux en témoigne. Dans La Revue contemporaine, le poème, publié le 30 novembre 1859, est d'ailleurs dédié à « M. D. »
Le poème n'était pas scindé à l'origine, mais était constitué de sept strophes. Baudelaire a donc choisi d'en faire un diptyque, dont la première partie est entièrement tourné vers l'évocation de l'automne, la seconde, plus précisément adressée à Marie, implore sa présence comme consolatrice. Il renouvelle par là totalement le thème de la prière amoureuse telle qu'on pouvait la rencontrer, par exemple, dans l'œuvre de Ronsard.
Les quatre premières strophes évoquent l'angoisse de l'arrivée de l'hiver : Baudelaire y mêle subtilement l'évocation de cette saison, sa « qualité mentale » ainsi que par analogie, la vieillesse humaine. La méditation du poète semble avoir pour origine le bruit fait par les bûches lancées sur le « pavé des cours », quand on prépare l'hiver, qu'il évoque ici dans un vers dont la musique est très évocatrice. C'est donc tout naturellement que la pensée se projette dans l'avenir et que naît l'angoisse liée à la fois à l'hiver lui-même mais aussi au temps : le rythme des saisons rappelle sans cesse, comme l'Horloge, la fuite du temps. C'est ce que rappellent les deux premiers vers en même temps qu'ils offrent la première image de l'hiver : les « froides ténèbres ».
La seconde strophe accentue cette plongée dans l'angoisse : les expressions au futur soulignent son emprise sur le poète qui sait ce qui l'attend, sur le plan matériel comme sur le plan moral. Nous avons entrevu que l'idéal du poète était une « chaleur monotone » : le froid de l'hiver est donc une torture, rendue plus cruelle encore par ses conséquences, comme le « labeur forcé ». Il a parfaitement évoqué ces circonstances dans La Muse Vénale (Les Fleurs du mal)
L'hiver cependant est alors associé à toutes les formes de l'angoisse, et plus largement du « spleen » : chacun des termes « colère, haine, frissons, horreur » rappelle à la fois une forme du mal qui s'empare de lui et celle d'une douleur qui l'étreint. Le poète associe dans ses poèmes à plusieurs reprises cette idée de l'horreur et du froid, comme dans La Muse malade :
Et je vois tour à tour réfléchies sur ton teint
La folie et l'horreur, froides et taciturnes.
Pour nous faire saisir ce sentiment qui l'étreint, il introduit une comparaison étonnante entre le Soleil, source de vie, condamné à l'impuissance, et son cœur, dont la chaleur ne peut s'exprimer : il ne reste alors que la douleur et le sentiment de l'impuissance.
Les deux dernières strophes vont amplifier cette angoisse en apportant de nouvelles images de mort : les termes « échafaud », « succombe », « cercueil » viennent imposer des images sinistres qui, à la vérité, surgissent devant le poète à cause du bruit du « bois retentissant ». La dernière notation adoucit cependant l'impression, puisque la mort devient un « départ ». C'est une idée qui reviendra, notamment dans le poème Le Voyage.
Les trois quatrains qui ont été séparés par Baudelaire présentent donc comme une adresse à Marie. Ils sont reliés de deux manières aux vers précédents : le poète se sent aussi à l'automne de sa vie ; ce qu'il demande à Marie c'est un amour d'automne - fait de douceur et de tendresse plus que de passion.
Car tout, ici, entre en correspondance. Les yeux de Marie, à la « lumière verdâtre », comme voilée, - le suffixe « -âtre », marquant ici une sorte d'indéfinition de la lumière - correspondent au « rayon jaune et doux » du soleil de l'automne ; l'amour tendre qu'il réclame - « amante ou sœur » vient souligner que c'est la présence qui importe plus que l'amour lui-même - apparaît comme un dernier feu, pâle et doux, avant la fin pressentie. Car l'idée de la mort, qui s'était imposée à la simple audition du choc des bûches dans une cour, revient, précise et insistante, dans un vers qui vient en rappeler la sinistre musique : « Courte tache ! La tombe attend [...] »
Le choix des dentales, le martelage des coupes indiquent que le bruit résonne toujours dans l'esprit du poète. L'impression finale est donc partagée entre la douceur réclamée et l'amertume ressentie ; le poète ne peut s'arracher vraiment ni au souvenir du « soleil rayonnant » (« l'été blanc et torride »), ni au pressentiment d'une mort prochaine. Sa demande de refuge d'un instant en prend une valeur plus pathétique.
Correspondances
Pour les poèmes de Baudelaire, les rapprochements les plus significatifs peuvent être faits avec La Muse malade (Les Fleurs du mal), La Muse vénale (Les Fleurs du mal) et De profundis clamavi (Les Fleurs du mal). On a pu rapprocher, quoique les sentiments exprimés soient bien différents, certains autres textes comme le fameux texte de Ronsard, Sonnets à Hélène :
Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle [...]
On trouvera une intéressante interrogation sur ce poème dans un passage de Marcel Proust, quand le narrateur évoque ses impressions sur le soleil de Balbec (Marcel Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs).
Michel Tichit
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