Tristesses de la lune
Charles Baudelaire
Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse ;
Ainsi qu'une beauté, sur de nombreux coussins,
Qui d'une main distraite et légère caresse
Avant de s'endormir le contour de ses seins,
Sur le dos satiné des molles avalanches,
Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,
Et promène ses yeux sur les visions blanches
Qui montent dans l'azur comme des floraisons.

Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
Elle laisse filer une larme furtive,
Un poète pieux, ennemi du sommeil,

Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,
Aux reflets irisés comme un fragment d'opale,
Et la met dans son cœur loin des yeux du soleil.

La Lune et le Poète
Publié en 1857, ce poème de quatorze vers construits comme un sonnet, mais sur sept rimes, est mentionné par le poète en 1850 dans une lettre à Asselineau. Flaubert « raffolait » de ce poème, et Sainte-Beuve a exprimé son admiration : « J'aime plus d'une pièce dans ce volume, ces 'tristesses de la Lune', par exemple, joli sonnet qui semble de quelque poète anglais contemporain de Shakespeare. »

Le poème est développé simplement en deux parties : les quatrains proposent une comparaison de la lune avec « une beauté », et peint un tableau intimiste avec des variations sur la couleur blanche. Les tercets présentent, d'une façon qui paraît aujourd'hui un peu mièvre, un poète qui recueille une « larme de la lune ».

Le cadre, le thème, l'expression même paraissent marqués par un romantisme traditionnel. Victor Hugo, dans les Orientales, ou Musset dans les Nuits, ont évoqué l'« astre des nuits » et chacun a encore en mémoire la description d'une Nuit dans les déserts du nouveau monde peinte par Chateaubriand. Baudelaire a choisi une vision plus intimiste, d'un « érotisme mièvre » selon John E. Jackson, proche de ce que l'on pouvait souvent voir en peinture. On verra aussi dans ce poème une variation sur la couleur blanche, avec les mots « satiné », « visions blanches », « avalanches » connotant un espace enneigé, « larme pâle » et « fragment d'opale », ainsi que sur l'impression de matière délicate « molles avalanches », « longues pâmoisons », « langueur ». La forme est alors proche de la perfection de certains poèmes des Parnassiens. Car, si le thème peut paraître sans grande originalité, on ne peut qu'admirer la perfection technique de ce texte.

Correspondances
On a rapproché ce texte de L'Enlèvement de Psyché de Prud'hon (musée du Louvre). On a aussi mentionné le poème de Gautier, dans ses Poésies nouvelles :
Au bord de la mer
La lune de ses mains distraites
A laissé choir, du haut de l'air,
Son grand éventail à paillettes
Sur le bleu tapis de la mer

Pour le ravoir elle se penche
Et tend son beau bras argenté ;
Mais l'éventail fuit sa main blanche,
Par le flot qui passe emporté

Au gouffre amer pour te le rendre
Lune, j'irais bien me jeter,
Si tu voulais du ciel descendre,
Au ciel si je pouvais monter.


Mais l'on mettra ce texte essentiellement en relation avec le poème Les Bienfaits de la lune (Spleen) et Le Désir de peindre (Spleen) qui montre « non [pas] la lune blanche des idylles, qui ressemble à une froide mariée [...] », impression que nous ressentons dans Tristesses de la lune. Mais les deux poèmes en prose développent des idées qui paraissent bien plus fortes.

Michel Tichit

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