Les Chats
Charles Baudelaire
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté,
Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres ;
L'Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin ;

Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques,
Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

Les chats
Ce poème a paru dans Le Corsaire, en novembre 1847, dans un feuilleton de Champfleury. Il semble avoir été le poème le plus célèbre du vivant du poète, avec Une charogne. Le poème a été l'objet d'innombrables études, notamment celle de Roman Jacobson et Claude Lévi-Strauss en 1962. [« Les Chats de Charles Baudelaire », L'Homme, tome II, n° 1, janvier-avril 1962] On trouvera un résumé intéressant de ces analyses dans les notes du tome I des œuvres de Baudelaire dans la Bibliothèque de La Pléiade [p. 950-960]. Le poème développe une évocation des « chats » associés à des qualités qui en révèlent la personnalité profonde. Des qualités les plus « naturelles », le poète en vient à faire pressentir leur valeur supérieure, métaphysique et mystique.

Dans le premier quatrain, le poète souligne l'association du chat avec ceux qui sont en quête d'absolu, selon deux voies fondamentales de la connaissance, l'« amour » et la « science ». Ces deux modes sont ceux de Faust, par exemple ou de Rastignac qui résout « d'ouvrir deux tranchées parallèles pour arriver à la fortune, de s'appuyer sur la science et sur l'amour... » [Honoré de Balzac, Le Père Goriot] Le poème est alors construit sur un système d'associations et d'oppositions qui visent à unir des contraires, faisant ressortir mieux par là le caractère « mystérieux » du chat. « Fervent » s'oppose à « austère », comme « puissants » à « doux » dans les qualités du chat. Le ton, légèrement emphatique, est souvent considéré comme teinté d'ironie, notamment pour le dernier vers de cette strophe.

Le premier vers de la seconde strophe reprend, comme une synthèse, toute la première strophe, laissant flotter, pendant deux vers, l'indécision : le poète évoque autant les chats que ceux dont ils habitent la demeure ; à partir du vers 7, nous sommes assurés que le poète parle des chats. Mais une nouvelle idée apparaît, leur rapport avec le monde occulte, « l'horreur des ténèbres » étant complété par « coursiers funèbres » et Érèbe (fils de Chaos et frère de la Nuit, il a conçu avec elle le Styx, les Parques et le Sommeil). Le chat est bien lié au monde infernal dans l'imaginaire occidental, associé au diable et aux sorciers : le « chat noir » est signe de malédiction, et l'animal fut longtemps persécuté parce que ses yeux brillaient la nuit. Ce « feu intérieur » qui les éclairait était considéré comme la marque du Diable. Mais ce n'est pas cet aspect que veut évoquer Baudelaire : fidèle à l'idée présente dans la première strophe, il fait de leur goût pour les ténèbres la marque de la « recherche » d'un mystère. Leur caractère silencieux et furtif est déjà marqué ici par les assonances en sifflantes qui s'amplifient dans le premier tercet.

Baudelaire y développe une nouvelle image, celle du sphinx ; elle est certes inspirée par leur « attitude », mais aussi par le lien avec, d'une part, la science et d'une autre, le monde de la mort. Les sphinx d'Égypte gardaient les tombeaux des Pharaons, comme s'ils veillaient au seuil du mystère fondamental ; leur attitude hiératique peut alors être assimilée à celle de celui qui a atteint la connaissance.

Une dernière strophe vient compléter la liste de leurs qualités. L'expression « reins féconds » fait allusion à la puissance sexuelle des chats, et « magiques » apporte une dimension plus ésotérique qui devient progressivement mystique. L'impression donnée est celle que leur connaissance s'inscrit dans leurs yeux et que ces signes, « parcelles d'or » que l'on peut contempler dans leurs yeux, sont les signes de cette connaissance du « mystère ».

Toutes ces images peuvent apparaître comme symboliques. Selon les termes de Riffaterre : « La dernière strophe double encore le processus en faisant du chat aussi un symbole de l'objet de la contemplation : il fusionne en lui le regard du contemplateur et ce que le regard contemple, cette lumière dans l'obscurité qui révèle juste assez du trésor caché pour encourager le chercheur d'absolu. » (Michael Riffaterre, Essai de stylistique structurale, Flammarion, 1971)

Correspondances
Le chat est présent notamment dans les poèmes : La Géante (Les Fleurs du mal), Le Chat (Les Fleurs du mal) et L'Horloge (Spleen). On trouve alors tous les aspects complémentaires que cet animal fascinant prend dans l'imagination du poète. Baudelaire connaissait sans aucun doute le chat Murr des Contes d'Hoffmann. On pense également au texte d'Edgar Poe, Le Chat noir.

Michel Tichit

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