Une gravure fantastique
Charles Baudelaire
Ce spectre singulier n'a pour toute toilette,
Grotesquement campé sur son front de squelette,
Qu'un diadème affreux sentant le carnaval.
Sans éperons, sans fouet, il essouffle un cheval,
Fantôme comme lui, rosse apocalyptique,
Qui bave des naseaux comme un épileptique.
Au travers de l'espace ils s'enfoncent tous deux,
Et foulent l'infini d'un sabot hasardeux.
Le cavalier promène un sabre qui flamboie
Sur les foules sans nom que sa monture broie,
Et parcourt, comme un prince inspectant sa maison,
Le cimetière immense et froid, sans horizon,
Où gisent, aux lueurs d'un soleil blanc et terne,
Les peuples de l'histoire ancienne et moderne.

Sur un dessin de Mortimer
Deux premières versions de ce poème datent de 1843 et 1847. Le texte des Fleurs du mal a été publié dans Le Présent en 1857. La gravure décrite par Baudelaire est de Mortimer (dessin de J. Mortimer, gravure de J. Haynes) ; exposée en 1775, elle a été publiée en 1784.

La chevauchée macabre
Toute une partie du texte semble constituée par la description de la gravure fantastique. Baudelaire multiplie alors les notations propres à inspirer le dégoût et l'horreur de cette « chevauchée macabre » ; il semble d'ailleurs que le poète ait accentué le contraste entre le caractère atroce de la vision et son côté ridicule, opposant « grotesque », « carnaval », « rosse » - qui sont tournée vers le ridicule -, et « squelette », « affreux », « apocalyptique » qui sont propres à susciter l'horreur.

Mais Baudelaire a modifié le point de vue de Mortimer, en introduisant, à partir du vers 7, une dimension nouvelle : il ajoute au fantastique ordinaire de la « chevauchée macabre » un autre fantastique, celui de la chevauchée dans l'espace et le temps, « course dans l'infini » selon l'expression d'A. Adam. Le poème présente alors d'une vision baudelairienne du monde que l'on retrouve par exemple (sans violence, il est vrai) dans Chacun sa chimère (Spleen) : absence d'horizon, froideur, monotonie. L'agrandissement du monde trouve aussi une dimension temporelle dans les derniers vers et l'impression simplement grotesque du début du texte s'achève sur une vision d'apocalypse.

Pour aller plus loin
Baudelaire appréciait particulièrement Félicien Rops, peintre et graveur belge qu'il a rencontré à Bruxelles en 1864. Il est célèbre notamment pour ses eaux-fortes, Les Sataniques (1874), et ses illustrations des Diaboliques de Jules Barbey d'Aurevilly. Il réalisera aussi l'eau-forte qui ornait la première édition des Épaves.

Versions de 1843
Le spectre a pour toute toilette
Sur son front luisant de squelette
Un noir diadème de vers
Gentiment posé de travers
Lariflaflafla
Larifla fla fla
Lariflafla fla.

Sa monture apocalyptique
Un cheval épileptique
va reniflant les corps morts
Et galope toujours sans mors
Larifla fla fla
Larifla fla fla
Larifla fla fla.

Le cavalier porte à sa selle
Une ténébreuse escarcelle.
C'est là qu'il met tous les petits
Livrés à ses fiers appétits.
Larifla fla fla
Larifla fla fla
Larifla fla fla.

Versions de 1847
Ce fantôme de squelette
N'a pour toute toilette
Qu'un diadème de vers
Posé tout de travers
Larifla fla fla
Larifla fla fla
Larifla fla fla.

Sa monture fantastique,
Jument épileptique
Va reniflant les morts,
Et galope sans mors.
Larifla flafla
Larifla fla fla
Larifla fla fla.

Le spectre porte à sa selle
Une vieille escarcelle
Où il met les petits
Pour ses grands appétits.
Larifla fla fla
Larifla fla fla
Larifla fla fla.

Édition Pommier-Pichois des Fleurs du mal


Michel Tichit

🖼️ Cette fiche contient des illustrations et ressources interactives

Images, vidéos et outils pédagogiques disponibles sur l'interface complète.

📖 Voir la fiche complète →