Spleen
Charles Baudelaire
J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C'est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
- Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traînent de longs vers
Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.

Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L'ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l'immortalité.
- Désormais tu n'es plus, ô matière vivante !
Qu'un granit entouré d'une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche
Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.

« Je suis un boudoir plein de roses fanées »
Quatre poèmes portent, dans Les Fleurs du mal, le titre de Spleen . Tous expriment l'impression d'accablement ressenti par le poète. Spleen II a été publié en 1857.

Un vers, comme en exergue, apparaît au début du poème : c'est lui qui oriente tout le texte, montrant avec le terme de « souvenirs » que la mémoire n'est pas tournée seulement vers le bonheur. Le second aspect, « double aspiration », est bien présent ici : nous découvrons le pendant mélancolique de la vision heureuse.

La seconde strophe est nettement séparée en deux parties : elle évoque d'abord le cerveau du poète à travers plusieurs métaphores. Dépassant le simple « meuble », il se fait « pyramide », « caveau », puis « cimetière », avant de se montrer comme un « boudoir ». Les images les plus terribles sont donc encadrées par deux séries plus traditionnelles et familières. Au centre, le terme « remords » est essentiel puisqu'il montre la conscience de la faute liée étroitement à la mort.

La même image était présente dès le poème liminaire des Fleurs du mal :
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.


Cet encombrement d'éléments qui occupent son cerveau est lié au sentiment du temps : « vieux », « fanées », « surannées » viennent souligner cet aspect ; la vie est ressentie comme une accumulation de « morts » : amours, secrets liés au remords qui l'entraînent vers le gouffre.

La dernière strophe, scindée, comme la première, par un tiret qui vient marquer la modification de l'énonciation (puisque la seconde partie est formée par une apostrophe à soi-même), multiplie les notations de lourdeur, d'allongement du temps et d'ennui. Les sonorités (notamment les deux premiers vers de la strophe) accompagnent cette lenteur insupportable qui rappelle le sentiment de figement de l'esprit qui apparaît plusieurs fois dans le recueil. Le terme de « granit » est celui qui révèle le mieux cette impression qui est tout autant spirituelle (« incuriosité ») que physique (« vieux sphinx »). L'immobilité est d'ailleurs soulignée par le caractère « circulaire » du poème, puisque le nom du sphinx renvoie au premier vers du poème (« mille ans »).

Le poème fait donc pressentir un aspect important du « spleen » et explicite la nature de l'« ennui » qui accable le poète : le terme est pris dans une double acception, lié, d'un côté, aux remords qui l'accablent, d'un autre au dégoût de la vie, autant à l'« incuriosité » qu'à la solitude totale éprouvée.

Correspondances
Toute cette partie est d'une très grande cohérence. Les poèmes nommés Spleen ainsi que La Cloche fêlée (Les Fleurs du mal) semblent expliciter tour à tour chacun des aspects de ce sentiment qui accable le poète.

Un très intéressant commentaire apparaît chez J.-P. Richard dans Poésie et Profondeur : « ... Mais voici que cette épaisseur s'aggrave, se prend. Déjà figé, en lutte contre l'immobilité qui le gagne, le moi 'meurt sans bouger, dans d'immenses efforts' ; la mort n'est peut-être ainsi qu'un effort pour ne pas mourir, l'immobilité qu'un éternel combat contre l'immobile. Pourtant ce combat cesse bientôt, et l'être s'engourdit dans un sommeil sans rêves. À la fin de l'itinéraire intérieur du Spleen, la 'matière vivante', étouffée de neige et de brouillard, n'est plus :
Qu'un granit entouré d'une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux.


Nous pouvons donc considérer la pierre comme une tentation, une limite concrète du brouillard. Il en exaspère l'opacité, en concentre et durcit la densité, elle en constitue un état suprêmement et douloureusement contracté. L'obsession nébuleuse va donc introduire Baudelaire à la hantise rocheuse. Autour du Sphinx saharien, il verra flotter une nappe brumeuse c'est comme si dans sa surface le granit s'évaporait en brume [...] ». (J.-P. Richard dans Poésie et Profondeur, Seuil, 1976, p. 110, 1re éd. 1955)


Michel Tichit

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