Charles Baudelaire
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant le mur de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
- Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
Le drame intérieur du poète
Ce poème, l'un des plus célèbres des Fleurs du mal, a été publié en 1857. Il a été longuement commenté par R. Jacobson. (Une microscopie du dernier Spleen dans Les Fleurs du mal », Tel Quel n° 29, 1967 ; repris dans Questions de poétique, Seuil, 1973)
La composition de Spleen IV est parfaitement claire : les quatre premières strophes ne composent qu'une seule phrase, rythmée par l'anaphore de « quand » au début des trois premières, suivi de la principale qui apparaît dans la quatrième. Elles définissent l'atmosphère qui conduit le poète à la « crise ». Une cinquième strophe, soulignée par le tiret que le poète a placé au début, présente l'état de prostration dans lequel il retombe après la crise.
La première strophe présente « le ciel bas et lourd » : c'est celui des soirs d'orage qui entraînent le poète dans un état d'angoisse fortement marqué par la sensation d'étouffement. Tous les termes renvoient à une impression de cauchemar, notamment « gémissant » et « longs ennuis », qui a été explicitée dans Spleen II. Les sonorités, lentes et appuyées, viennent conforter l'impression d'écrasement ; mais l'élargissement à l'horizon donne paradoxalement une impression plus forte encore d'enfermement : car c'est la Terre elle-même qui constitue le cachot dans lequel l'homme se trouve prisonnier. La prison sera double : spatiale (limitée par le « couvercle » du ciel et l'horizon) et intérieure (l'esprit).
Le mouvement se renforce dans la seconde strophe et les images sont plus explicites. Si les images du « cachot » ne sont pas nouvelles - Pascal et Montaigne les avaient déjà employées -, la sensation physique d'humidité lourde (« humide », « pourris ») ajoutée par Baudelaire rend le supplice plus sensible. L'angoisse va se préciser encore grâce à une allégorie, celle de l'Espérance comparé à une « chauve-souris », incapable d'échapper à l'univers carcéral qui est le sien. L'atmosphère est celle du cauchemar, et peut-être Baudelaire s'inspire-t-il ici des gravures de Goya ou de Piranèse. Les sonorités, par le grand nombre d'occlusives, renforcent l'impression de violence exprimée par le texte.
Pour une troisième fois, mais plus lourdement, la phrase développe un mouvement semblable. L'« humidité » du cachot est remplacée par la pluie qui elle-même devient une prison aux « barreaux humides » ; l'image du « filet » se superpose, entraînant l'image atroce de la toile d'araignée. Le monde du cauchemar se constitue ainsi de métamorphoses qui font appel autant à l'impression physique qu'à l'horreur intellectuelle. Dans Spleen II, le poète sentait la pétrification de son cerveau ; ici l'enfermement apparaît plus comme une paralysie atroce (beaucoup de commentateurs ont souligné que l'angoisse de Baudelaire, celle de l'« imbécillité », trouvait une conclusion tragique dans la vie du poète, qui devient dans les derniers temps de sa vie, aphasique et paralysé).
Cet état, longuement décrit à travers un réseau d'images effrayantes, aboutit à une crise nerveuse d'une grande brutalité. Une hallucination auditive déchaîne sa violence à l'intérieur du « cerveau » du poète qui a tenté de rendre cette impression par les sonorités : les dentales se multiplient, le son « i » de la rime ainsi que l'hiatus « affreux hurlement » donnent une image précise de cette hallucination. L'angoisse se résout en un hurlement désespéré, car la comparaison avec les « esprits errants et sans patrie » renvoie à toute une imagerie de fantômes prisonniers de leur damnation. Baudelaire s'est sans doute ici souvenu des vers de Dante lorsqu'il évoque les damnés de l'Enfer, dont la plainte est infinie puisque leur damnation est éternelle. Le dernier hémistiche formé d'un seul adverbe - comportant lui-même un hiatus - forme comme une synthèse de toutes les impressions que le poète a exprimées.
Puis vient l'accablement. La dernière strophe présente un très fort effet de contraste avec la précédente. Le poète retombe dans un état de morne ennui : « long », « défilent lentement... » donnent parfaitement l'idée de cette lenteur qui s'installe, dans un contexte funèbre noté par « corbillard » et « défilent ». L'étrange image finale, celle d'un pirate victorieux qui « plante son drapeau noir » nous fait comprendre l'atroce douleur à la fois physique et morale que doit ressentir le poète. Car la notation physique se double de l'idée de défaite, introduite par « despotique ». Nul moyen d'échapper à l'Angoisse, existentielle, bien sûr, mais aussi très physique, celle de la peur du retour de la « crise » qui laisse à chaque fois l'être plus douloureux et désespéré. Baudelaire a parfaitement réussi dans ce poème à nous faire sentir son drame intérieur.
Correspondances
Pour l'atmosphère générale, on relira Chacun sa chimère (Spleen), qui introduit un néologisme, « coupole spleenétique ». L'impression d'étouffement se trouve dans le célèbre conte d'Edgar Allan Poe, Le Puits et le pendule. On trouvera chez Goya et Piranèse des gravures qui rendront compte du cauchemar décrit par Baudelaire.
Michel Tichit
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