L'Irrémédiable
Charles Baudelaire
I
Une Idée, une Forme, un Être
Parti de l'azur et tombé
Dans un Styx bourbeux et plombé
Où nul œil du Ciel ne pénètre ;

Un Ange, imprudent voyageur
Qu'a tenté l'amour du difforme,
Au fond d'un cauchemar énorme
Se débattant comme un nageur,

Et luttant, angoisses funèbres !
Contre un gigantesque remous
Qui va chantant comme les fous
Et pirouettant dans les ténèbres ;

Un malheureux ensorcelé
Dans ses tâtonnements futiles,
Pour fuir d'un lieu plein de reptiles,
Cherchant la lumière et la clé ;

Un damné descendant sans lampe,
Au bord d'un gouffre dont l'odeur
Trahit l'humide profondeur,
D'éternels escaliers sans rampe,

Où veillent des monstres visqueux
Dont les larges yeux de phosphore
Font une nuit plus noire encore
Et ne rendent visibles qu'eux ;

Un navire pris dans le pôle,
Comme en un piège de cristal,
Cherchant par quel détroit fatal
Il est tombé dans cette geôle ;

- Emblèmes nets, tableau parfait
D'une fortune irrémédiable,
Qui donne à penser que le Diable
Fait toujours bien tout ce qu'il fait !

II
> Tête-à-tête sombre et limpide
Qu'un cœur devenu son miroir !
Puits de Vérité, clair et noir,
Où tremble une étoile livide,

Un phare ironique, œ,
Flambeau des grâces sataniques,
Soulagement et gloire uniques,
- La conscience dans le Mal !

Sans issue
Paru dans L'Artiste en mai 1857, le poème figure dans toutes les éditions des Fleurs du mal, mais la séparation en deux parties date de 1861.

La première partie est constituée d'une série d'images ou, pour reprendre le terme de Baudelaire dans la strophe 9, d'« emblèmes » : elle forme un tableau complet de la condition humaine, de « symboles de l'existence » selon le mot d'A. Adam. Or l'existence est « chute ». Et Baudelaire, dans Mon cœur mis à nu s'interrogeait : « La création ne serait-elle pas la chute de Dieu ? ». L'existence est donc profondément liée à la notion de péché, et on peut suivre aisément le développement des images de Baudelaire qui mêle divers univers.

Dans la première strophe, par exemple, le nom même du Styx renvoie au monde antique païen qu'il associe au monde chrétien par le terme de Ciel. C'est que l'image des « infernaux paluds » (François Villon, La Ballade) est plus propre à rendre l'idée de l'enlisement de l'homme dans son existence humaine, comme le poème Spleen l'a montré. L'expression « chute d'un ange » fait penser, quant à elle, à Eloa de Vigny, et c'est bien « l'amour du difforme » qui a tenté Eloa. L'idée de ce « voyageur » se trouve aussi dans Swedenborg et plus largement dans la pensée romantique.

Puis c'est l'univers de Pœ qui est évoqué avec l'image du gouffre. Le Puits et le pendule est un conte qui montre cet enfermement dans un espace entièrement clos, qui ne propose comme issue qu'une mort lente et atroce, et dans lequel le salut ne pourra venir que de « bêtes immondes », les rats dans le conte de Pœ. Quant à l'image de l'enfermement dans un univers de glace, il appartient aussi à Pœ dans Manuscrit trouvé dans une bouteille.

Or ces quatre images que le poète présente en y mêlant un sentiment d'horreur (« ensorcelé », « reptiles », « humide profondeur », « monstres visqueux », « piège de cristal ») représentent bien l'engluement de l'existence. Le malheur humain apparaît à chaque instant (« malheureux », « damné ») à travers même l'inutilité de tout combat : l'action humaine est « futile », toute recherche d'issue, vaine. L'adjectif « irrémédiable » repris dans la huitième strophe, impose fortement cette idée.

La seconde partie offre encore un approfondissement en rappelant une idée simple mais atroce : c'est parce que l'homme a conscience de lui-même qu'il est à même de souffrir de sa condition. Le « tête-à-tête » devient une véritable prison. Le terme « ironique » est ici essentiel car il souligne le caractère satanique de la conscience. Le poème se clôt sur le mot « Mal », avec une majuscule. Or le Mal, c'est l'existence, chute « irrémédiable » dans un gouffre sans fond. L'homme trouve quelque noblesse, mais aussi toute sa souffrance dans la Conscience « dans » le Mal.

Correspondances
En dehors des nombreuses correspondances, notamment avec les poèmes Spleen, dans l'œuvre de Baudelaire, on mettra ce texte en relation avec Chacun sa chimère où apparaît plus clairement l'idée de résignation. Ce poème est l'occasion de redécouvrir le monde d'Edgar Poe. On lira dans les Histoires extraordinaires, Manuscrit trouvé dans une bouteille et dans les Nouvelles histoires extraordinaires, Le Puits et le pendule.

Michel Tichit

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