Charles Baudelaire
Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !
Pareils aux mannequins ; vaguement ridicules ;
Terribles, singuliers comme les somnambules ;
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.
Leurs yeux, d'où la divine étincelle est partie,
Comme s'ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.
Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. Ô cité !
Pendant qu'autour de nous tu chantes, ris et beugles,
Éprise du plaisir jusqu'à l'atrocité,
Vois ! je me traîne aussi ! mais, plus qu'eux hébété,
Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?
La marche des aveugles
Le poème a été publié en 1860 dans L'Artiste. Il est intégré aux Fleurs du mal dans l'édition de 1861. Il semble illustrer, pour une part - car le tableau n'est pas situé dans une cité -, l'œuvre de Bruegel l'Ancien, La Parabole des Aveugles, dont une copie est entrée au Louvre en 1893.
Le sonnet, très irrégulier si l'on considère les rimes, se présente comme un apologue proche de la parabole : la cécité physique est le symbole de l'aveuglement moral. Dans les quatrains le poète montre à « son âme » le spectacle des aveugles, tandis que les tercets, introduisant une image de la ville et de ses plaisirs, apporte une morale sous la forme, ordinaire pour Baudelaire, de l'interrogation.
On soulignera le premier verbe qui est ordinairement utilisé pour un spectacle agréable : le terme vient en contraste avec l'adjectif de la rime qui commence une série d'images atroces de ces aveugles. Semblables pour une part à l'« albatros » pour le ridicule et au « cygne » pour le pathétique, ils forment un spectacle terrible souligné fortement par les sonorités en « r ».
Le second quatrain introduit une nouvelle idée qui forme un approfondissement : l'attitude des visages tournés vers le ciel paraît révéler le tragique de la condition humaine. En effet, l'ignorance ou la négation de cette « privation » rend leur quête absurde. Les aveugles sont alors semblables aux hommes de Chacun sa chimère (Spleen de Paris) qui marchent sans cesse sans savoir vers où, mais s'assurent qu'ils vont « quelque part » puisqu'ils sont « poussés par un invincible besoin de marcher ». Le regard tourné vers le ciel a toujours été considéré comme la marque de la différence humaine ; les priver du regard sans leur ôter l'attitude paraît donc le comble de la cruauté.
Dans le premier tercet, le poète introduit un contraste saisissant entre, d'un côté, la lente procession - « traversent », « illimité » - des aveugles et l'agitation des hommes des villes : mais elle est tout aussi absurde - au sens propre - sans signification, comme on le voit aussi dans Recueillement (Nouvelles Fleurs du mal) :
Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile ;
- « servile », puisqu'elle entraîne le remords, suprême punition de l'homme. La conclusion renvoie justement à cette conscience tragique qui est à la fois celle de l'homme en général - aveugle qui cherche le sens de sa destinée - et le poète dont la recherche, différente, paraît parfois tout aussi absurde.
Correspondances
Il faut contempler le tableau de Bruegel. On peut également mettre en relation avec certaines pages des Carnets de Baudelaire, comme Mon cœur mis à nu : « Presque toute notre vie est employée à des curiosités niaises. En revanche, il y a des choses qui devraient exciter la curiosité des hommes au plus haut degré, et qui, à en juger par leur train de vie ordinaire, ne leur en inspirent aucune... » ou, dans le domaine de l'esthétique : « Le mélange du grotesque et du tragique est agréable à l'esprit comme les discordances aux oreilles blasées. » (Charles Baudelaire, Fusées, Mon cœur mis à nu)
Michel Tichit
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