À une passante
Charles Baudelaire
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair, puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?

Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !

Instant fugace
Le poème a paru dans L'Artiste en octobre 1860. Il a été intégré aux Fleurs du mal dans l'édition de 1861.

Ce « sonnet » comporte de très nombreux écarts par rapport à la norme classique : changement de rime entre la première et la seconde strophe, rimes des tercets qui ne respectent pas les règles ; bien plus, on remarque de grandes libertés dans la composition : la phrase initiée au deuxième vers ne se termine qu'au second quatrain, par exemple. Baudelaire a sans doute voulu rendre l'effet de surprise ressenti lors de la rencontre qu'il rapporte dans le poème, et qui se produit précisément au moment des points de suspension : bref instant qui semble marqué d'une grande intensité.

Il s'agit bien cependant d'un « poème de la Ville », puisque le cadre donné par Baudelaire dans le premier vers résume quelques caractéristiques fondamentales pour le poète, qui aime se trouver dans la rue et souffre en même temps de l'agitation et surtout du bruit : il l'a noté dans de nombreux poèmes et ce « hurlement » devait lui être assez insupportable. Cela ne met que mieux en valeur ce regard fugitif qui va l'arracher un instant au Temps (le faire « renaître ») pour l'entraîner vers un ailleurs imaginaire.

Encore une fois, Baudelaire est attiré par le noir du deuil, comme on le voit précisément dans Les Veuves (Spleen), mais ici le portrait qu'il donne de la jeune femme est saisissant : on entrevoit, grâce au poète, la silhouette, le geste, l'attitude avant que l'attention ne se concentre sur le regard qui, après cette simple impression esthétique, va donner un choc « métaphysique ». L'on ne peut qu'être frappé encore par l'intensité de l'impression : « Moi je buvais, crispé comme un extravagant », par laquelle le poète veut fixer un sentiment d'une profondeur infinie. J. E. Jackson note très justement que le poète marie à cette image la « rêverie quasi mystique d'un amour qui ne se réalise que dans sa perte. » [Baudelaire, Les Fleurs du Mal, édition établie par John E. Jackson, Le livre de poche classique, p.312] Ce qu'il y a d'étonnant c'est que cette impression puisse se ressentir à la fois avec une telle intensité, une telle profondeur, en un instant si court.

La méditation qui suit, toute baudelairienne, notamment avec le « trop tard », paraît d'une moins grande puissance. Sans doute est-ce que le plaisir de cette rencontre est déjà consumé et qu'il ne laisse que les cendres du regret ?

Correspondances
Même si la remarque d'A. Adam est juste (la femme de ce poème est une « inconnue », alors que celle du Désir de peindre est connue), il n'y a pas lieu d'écarter le rapprochement avec la femme présentée dans Le Désir de peindre (Spleen). On relira également La Chambre double (Spleen) qui présente une belle analyse de l'effet produit par la contemplation de l'Idole : « Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule ; ces subtiles et terribles 'mirettes', que je reconnais à leur effrayante malice ! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de l'imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles noires qui commandent la curiosité et l'admiration. »

Michel Tichit

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