Charles Baudelaire
Ma femme est morte, je suis libre !
Je puis donc boire tout mon soûl.
Lorsque je rentrais sans un sou,
Ses cris me déchiraient la fibre.
Autant qu'un roi je suis heureux ;
L'air est pur, le ciel admirable.
Nous avions un été semblable
Lorsque j'en devins amoureux !
L'horrible soif qui me déchire
Aurait besoin pour s'assouvir
D'autant de vin qu'en peut tenir
Son tombeau ; - ce n'est pas peu dire :
Je l'ai jetée au fond d'un puits,
Et j'ai même poussé sur elle
Tous les pavés de la margelle.
- Je l'oublierai si je le puis !
Au nom des serments de tendresse,
Dont rien ne peut nous délier,
Et pour nous réconcilier
Comme au beau temps de notre ivresse,
J'implorai d'elle un rendez-vous,
Le soir, sur une route obscure.
Elle y vint ! - folle créature !
Nous sommes tous plus ou moins fous !
Elle était encore jolie,
Quoique bien fatiguée ! et moi,
Je l'aimais trop ! voilà pourquoi
Je lui dis : Sors de cette vie !
Nul ne peut me comprendre. Un seul
Parmi ces ivrognes stupides
Songea-t-il dans ses nuits morbides
À faire du vin un linceul ?
Cette crapule invulnérable
Comme les machines de fer
Jamais, ni l'été ni l'hiver,
N'a connu l'amour véritable,
Avec ses noirs enchantements,
Son cortège infernal d'alarmes,
Ses fioles de poison, ses larmes,
Ses bruits de chaîne et d'ossements !
- Me voilà libre et solitaire !
Je serai ce soir ivre mort ;
Alors, sans peur et sans remords,
Je me coucherai sur la terre,
Et je dormirai comme un chien !
Le chariot aux lourdes roues
Chargé de pierres et de boues,
Le wagon enragé peut bien
Écraser ma tête coupable
Ou me couper par le milieu,
Je m'en moque comme de Dieu,
Du Diable ou de la Sainte Table !
« Je l'aimais trop »
Ce poème apparaît dès la première édition des Fleurs du mal ; selon certaines sources, il remonterait à 1843. Baudelaire aurait eu le projet de faire, à partir de ce poème, une pièce de théâtre, L'Ivrogne, mais le projet est resté sans suite. Plusieurs auteurs contemporains rapportent que l'on demandait souvent à Baudelaire de réciter ce poème qui faisait partie de sa « légende », et que ce poème a contribué, pour une part, à constituer l'image que se faisaient de lui ses contemporains.
Il s'agit d'un poème en grande partie narratif, qui rapporte les paroles (ou les pensées) de l'Assassin. Il offre cependant quelques éléments en relation avec le Mal : une conception « satanique » de l'amour lié à l'assassinat ainsi que le blasphème. C'est en cela que Baudelaire montre son originalité.
La narration se développe en passant du présent - « Ma femme est morte, je suis libre » - au rappel du passé - « Lorsque j'en devins amoureux » et « Je l'ai jetée au fond d'un puits » - avant de revenir au présent - « Me voilà libre et solitaire ! » - et d'envisager le futur proche, la mort. Pour l'essentiel, le poète reprend, en modifiant quelques éléments, un conte de Pétrus Borel. Il souligne l'exaltation provoquée par l'acte criminel ainsi que la logique particulière du criminel qui permet de conduire vers une partie plus sombre du poème : la justification du crime par l'amour. Car la première justification apparaît simplement comme le déclencheur des forces obscures. Comme dans le poème en prose Le Mauvais Vitrier, c'est le cri insupportable qui provoque l'explosion de violence. Mais elle provient de plus loin, et le Vin est donc libérateur de forces cachées.
C'est ici que l'on peut parler de « satanisme » car l'Assassin explique son crime par la simple expression : « Je l'aimais trop ». Et cette idée est développée en trois strophes très noires. Le sens de ces quelques vers (29 et suivants) en est bien, comme l'explique A. Adam : « Ceux qui n'ont pas vécu une scène comme celle du meurtre ne connaissent pas l'amour véritable, l'amour démoniaque. » Cet amour si particulier est précisé dans quatre vers fort étonnants :
Avec ses noirs enchantements,
Son cortège infernal d'alarmes,
Ses fioles de poison, ses larmes,
Ses bruits de chaîne et d'ossements !
C'est le monde des Nouvelles Histoires extraordinaires de Pœ, renforcé par une exaltation macabre, et placé dans un décor morbide : toute cette coloration littéraire qui renvoie au roman noir ou aux contes fantastiques : les « noirs enchantements », par exemple, font référence à la magie noire ; les « chaînes » et les « ossements » aux châteaux hantés...
Cependant l'exaltation provoquée par le meurtre et le sentiment de liberté conduisent au désir d'un châtiment - sans toutefois passer par le remords. En effet le Vin a libéré l'Assassin de toute référence morale : seul demeure le désir d'anéantissement, terme de cette expérience extrême. Un tel poème permet donc de comprendre pourquoi le poète a introduit à cette place cette partie sur le Vin qui est en étroite relation avec le Mal.
Correspondances
On note le rapport avec une nouvelle du recueil de Pétrus Borel (1809-1859), Champavert : l'écolier Passereau, pour se débarrasser de sa maîtresse, l'envoie de nuit dans une allée où s'ouvre un puits ; quand elle y est tombée, il lance sur elle les pierres de la margelle. Le rapport avec Le Chat noir de Pœ, dans les Nouvelles Histoires extraordinaires, a aussi été souligné. Car l'assassin est saisi, lors du meurtre, d'une « rage plus que démoniaque » ; puis il éprouve une profonde joie et se sent parfaitement libéré. Par ailleurs on a souligné le rapport avec ces quelques lignes de Baudelaire dans le Salon de 1859 : « Pour moi, si j'étais invité à représenter l'Amour, il me semble que je le peindrais sous la forme [...] d'un démon aux yeux cernés par la débauche et l'insomnie, traînant, comme un spectre ou un galérien, des chaînes bruyantes à ses chevilles, et secouant d'une main une fiole de poison et de l'autre le poignard sanglant du crime. » On mettra aussi en relation le poème Les Tentations, ou Éros, Plutus et la gloire (Spleen) avec la description du premier Satan.
Michel Tichit
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