Charles Baudelaire
La Débauche et la Mort sont deux aimables filles,
Prodigues de baisers et riches de santé,
Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles
Sous l'éternel labeur n'a jamais enfanté.
Au poète sinistre, ennemi des familles,
Favori de l'enfer, courtisan mal renté,
Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles
Un lit que le remords n'a jamais fréquenté.
Et la bière et l'alcôve en blasphèmes fécondes
Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes sœurs,
De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs.
Quand veux-tu m'enterrer, Débauche aux bras immondes ?
Ô Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits,
Sur ses myrtes infects enter tes noirs cyprès ?
La Débauche et la Mort
Le poème figure dans l'édition de 1857, mais le poème daterait de 1842 ou 1843. Il convient tout d'abord de noter l'évolution de l'énonciation dans le poème : en effet si la première strophe offre une description générale des deux figures allégoriques, la seconde se concentre sur le « poète sinistre » ; puis, dans les tercets, nous progressons vers l'intériorisation, avec tout d'abord l'emploi de « nous », puis, dans le dernier tercet, celui de la première personne du singulier. Ce qui aurait pu n'être qu'une simple allégorie prend alors une force toute particulière et les deux figures que le poète interpelle directement dans le second tercet semblent se dresser face au poète.
La figure de la Mort est traditionnelle dans la peinture occidentale : elle prend l'apparence d'un squelette drapé dans un linceul qui tient une faux à la main ; celle de la Débauche est plus rare, mais on trouve des allégories de la Luxure ; elle apparaît alors dans les représentations de l'Enfer dans la sculpture romane, par exemple sous l'apparence d'une femme à la poitrine nue dont le sein gauche est mordu par un serpent, ou dans la peinture de la Renaissance où elle prend plutôt la figure de la Tentation. Le Romantisme a cependant largement utilisé ces figures, comme on peut le voir chez Musset ou Balzac : pour le Romantique, la Débauche est alors l'une des voies que le jeune homme désespéré peut suivre pour tenter d'échapper à son mal de vivre.
La démarche de Baudelaire est différente. La manière d'appeler « aimables filles » la Débauche et la Mort apporte d'abord une touche d'ironie - le poète poursuivra cette idée avec celle de « virginité ». Il ne s'agit pas pour le poète d'une fuite, mais au contraire de la recherche volontaire du Mal et, à terme, de la mort. Baudelaire fait ici l'apologie d'une autre morale, opposée à celle de la religion traditionnelle ; on remarquera combien le poète insiste sur la « virginité » de la Débauche, sur le poète « ennemi des familles » et l'on se souviendra de l'horreur que lui inspirait la « fécondité ». Le poème est alors riche de termes contrastés : « terribles plaisirs », « affreuses douceurs », appel à la Débauche « avec ses bras immondes ». Il s'agit bien de la recherche volontaire du mal.
Le poète montre enfin la familiarité des deux figures de l'Éros et de la Mort par un parallélisme très recherché : tombeaux / lupanars ; bière / alcôve ; myrtes (l'arbre de Vénus) / cyprès (l'arbre des cimetières) et se présente face à elles pour cueillir les « fleurs du mal ». Le poème annonce alors très précisément la dernière strophe du Voyage (Les Fleurs du mal) qui précisera cependant le sens de ce désir de mort : « Au fond de l'Inconnu pour trouver du 'nouveau' », idée absente du poème Les Deux Bonnes Sœurs.
Correspondances
Pour l'idée de débauche chez les Romantiques, on peut lire dans Balzac, La Peau de chagrin, première partie, l'évocation du banquet donné par le banquier Taillefer ou bien les premiers chapitres des Confessions d'un enfant du siècle de Musset. L'originalité de Baudelaire transparaît facilement dans la comparaison, car la recherche de la débauche, nous l'avons vu, ne prend pas la même signification. Pour la peinture allégorique, voir La Chute des anges rebelles de Charles Le Brun, au musée des Beaux-Arts de Dijon et les gravures de Dürer. Pour l'appel à la mort, il faut lire Le Voyage (Les Fleurs du mal).
Michel Tichit
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