L'Étranger
Charles Baudelaire

« Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
- Tes amis ?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie ?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté ?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L'or ?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh ! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
- J'aime les nuages. les nuages qui passent. là-bas. là-bas. les merveilleux nuages ! »

Étranger à ce monde
Placé en tête du Spleen de Paris, ce petit poème en prose paru en 1869 se présente sous la forme étonnante d'un dialogue. On pense qu'il a été écrit « dans le prolongement de la page du Salon de 1859 sur Boudin » (Claude Pichois) ou en pensant à Corot qui aurait dit d'un nuage qu'on devait « le caresser comme une épaule de femme. » Il semble cependant condenser les thèmes de toute la première partie des Fleurs du Mal : le poète exprime le sentiment d'être étranger à ce monde (sans famille, sans ami, sans patrie), comme on le voit dans Bénédiction ou dans L'Albatros et à ses valeurs (l'or). L'aspiration pour la beauté - celle que l'on trouve exprimée dans le poème La Beauté - apparaît au conditionnel. La dernière réplique semble entraîner le poète dans une rêverie indéfinie qui n'est pas sans rappeler le dernier vers des Fleurs du mal :

À fond de l'inconnu pour trouver du nouveau
La douceur de la voix du chanteur dans les réponses que le poète apporte à son interlocuteur souligne à la fois le caractère étrange du personnage qui apparaît comme un rêveur et son étonnement devant sa propre étrangeté. Il ne rompt le ton que pour une réplique, celle qui concerne l'or pour laquelle Léo Ferré a rendu toute la violence du mot « haïr », avant de revenir à l'infinie douceur de l'évocation des nuages : la voix du chanteur s'attarde alors sur les sonorités ouvertes (« a ») du mot « nuage » et du mot « passent », et de « là-bas » : l'espace évoqué semble alors s'agrandir jusqu'à l'infini. L'orchestration lyrique apporte une discrète nuance de nostalgie, comme si l'« étranger » conservait en soi le souvenir d'un ailleurs qu'il parvient à rejoindre dans sa rêverie.

Le Spleen de Paris
Le recueil intitulé Spleen de Paris a paru après la mort de Baudelaire, en 1869. Il porte en sous-titre Petits poèmes en prose. Depuis quelques années le poète avait entrepris la composition de ces courts textes qui avaient, pour une part, été publiés dans La Presse en 1862. C'est dans le numéro du 26 août que l'on trouve en effet, avec la fameuse dédicace à Arsène Houssaye, neuf poèmes dont le texte liminaire, L'Étranger. Entre le 26 août et le 14 septembre de la même année, il publie une vingtaine de pièces.

Ce volume devait être le pendant des Fleurs du mal. Selon les termes de Robert Kopp, « dans l'ouvrage en prose, comme dans l'œuvre en vers, toutes les suggestions de la rue, de la circonstance et du ciel parisiens, tous les soubresauts de la conscience, toutes les langueurs de la rêverie, la philosophie, le songe, et même l'anecdote peuvent prendre leur rang à tour de rôle [...]. » L'intention de l'auteur est d'ailleurs clairement indiquée par la dédicace : « Quel est celui de nous qui n'a pas, dans ses jours d'ambition, rêvé le miracle d'une prose poétique, musicale, sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ? » Il s'agit donc pour le poète d'allier le récit – la plupart des textes se présentent comme de courtes narrations –, et les qualités propres à la poésie, « mesure et sonorité », le tout dans une totale liberté, contrairement à Aloysius Bertrand, le créateur du genre, qui avait conservé un cadre plus rigide de la strophe.

Les thèmes abordés sont alors multiples ; mais on note quelques dominantes, notamment la présence de la ville et la réflexion sur la création. C'est ce dernier domaine que nous avons choisi d'illustrer parce qu'il paraît précisément en relation avec la peinture et les arts plastiques.

Michel Tichit


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