Le Confiteor de l'artiste
Charles Baudelaire

Que les fins de journées d'automne sont pénétrantes ! Ah ! pénétrantes jusqu'à la douleur ! car il est de certaines sensations délicieuses dont le vague n'exclut pas l'intensité ; et il n'est pas de pointe plus acérée que celle de l'Infini.

Grand délice que celui de noyer son regard dans l'immensité du ciel et de la mer ! Solitude, silence, incomparable chasteté de l'azur ! une petite voile frissonnante à l'horizon, et qui par sa petitesse et son isolement imite mon irrémédiable existence, mélodie monotone de la houle, toutes ces choses pensent par moi, ou je pense par elles (car dans la grandeur de la rêverie, le moi se perd vite !) ; elles pensent, dis-je, mais musicalement et pittoresquement, sans arguties, sans syllogismes, sans déductions. Toutefois, ces pensées, qu'elles sortent de moi ou s'élancent des choses, deviennent bientôt trop intenses. L'énergie dans la volupté crée un malaise et une souffrance positive. Mes nerfs trop tendus ne donnent plus que des vibrations criardes et douloureuses.

Et maintenant la profondeur du ciel me consterne ; sa limpidité m'exaspère. L'insensibilité de la mer, l'immuabilité du spectacle, me révoltent. Ah ! faut-il éternellement souffrir, ou fuir éternellement le beau ? Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours victorieuse, laisse-moi ! Cesse de tenter mes désirs et mon orgueil ! L'étude du beau est un duel où l'artiste crie de frayeur avant d'être vaincu.

Méditation sur l'art
La première parution du Confiteor de l'artiste est de 1862. Ce poème apparaît comme une méditation sur l'art ou plus précisément sur la condition de l'artiste.

Le premier mouvement est celui de la contemplation : le poète choisit un moment particulièrement intense - par la saison, l'automne, et par le moment, la fin de journée - et exprime combien cette contemplation comporte une première douleur mêlée au plaisir.

La seconde et la troisième strophes développent et précisent cette « douleur » et qui était contenu dans le terme « intensité » : la profondeur de la contemplation conduit le contemplateur dans une perception absolue du monde, exprimée ici par le terme « musique » qui se veut perception de l'infini ; mais cet « absolu » conduit le créateur à la douleur par excès de plaisir et conscience de sa propre finitude. Douleur multiple et multipliée par le sentiment de l'« étrangeté du monde » (trop d'absolu et d'infini pour l'esprit de l'homme qui se consume dans cette étude).

On retrouve ici exactement le thème du poème La Beauté (Les Fleurs du mal) :
Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études...


Une conclusion, une « morale » vient terminer cruellement ce poème : elle résume la grandeur et le drame de l'artiste : « duel » reprend l'image du tête à tête avec la nature ; la « frayeur » de l'artiste provient de l'absolue profondeur de la nature (profonde, limpide, insensible, immuable), tous termes qui pour une part s'opposent à l'homme : certes son esprit a la « profondeur », mais lui est soumis au Temps et à la Douleur.

Jamais peut-être le poète n'avait exprimé si clairement et si précisément à la fois le drame qui l'habite et son rapport avec la beauté de la Nature. La poésie naît ici naturellement de l'évocation de la nature tout autant que de la manière dont le poète, reprenant à chaque strophe l'idée de la précédente, puis retournant les termes, aboutit à une sorte d'apophtegme, forme de la poésie par la densité de la pensée qu'il résume.

Correspondances
On pense évidemment à La Mort des artistes (Les Fleurs du mal) et pour les poèmes en prose Le Fou et la Vénus (Spleen), Le Chien et le flacon (Spleen) et Le Vieux Saltimbanque (Spleen), tous poèmes qui présentent une méditation sur la création artistique.

Michel Tichit


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