Charles Baudelaire
Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés. Chacun d'eux portait sur son dos une énorme Chimère, aussi lourde qu'un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d'un fantassin romain.
Mais la monstrueuse bête n'était pas un poids inerte ; au contraire, elle enveloppait et opprimait l'homme de ses muscles élastiques et puissants ; elle s'agrafait avec ses deux vastes griffes à la poitrine de sa monture ; et sa tête fabuleuse surmontait le front de l'homme, comme un de ces casques horribles par lesquels les anciens guerriers espéraient ajouter à la terreur de l'ennemi.
Je questionnai l'un de ces hommes, et je lui demandai où ils allaient ainsi. Il me répondit qu'il n'en savait rien, ni lui, ni les autres ; mais qu'évidemment ils allaient quelque part, puisqu'ils étaient poussés par un invincible besoin de marcher.
Chose curieuse à noter : aucun de ces voyageurs n'avait l'air irrité contre la bête féroce suspendue à son cou et collée à son dos ; on eût dit qu'il la considérait comme faisant partie de lui-même. Tous ces visages fatigués et sérieux ne témoignaient d'aucun désespoir ; sous la coupole spleenétique du ciel, les pieds plongés dans la poussière d'un sol aussi désolé que ce ciel, ils cheminaient avec la physionomie résignée de ceux qui sont condamnés à espérer toujours.
Et le cortège passa à côté de moi et s'enfonça dans l'atmosphère de l'horizon, à l'endroit où la surface arrondie de la planète se dérobe à la curiosité du regard humain. Et pendant quelques instants je m'obstinai à vouloir comprendre ce mystère ; mais bientôt l'irrésistible Indifférence s'abattit sur moi, et j'en fus plus lourdement accablé qu'ils ne l'étaient eux-mêmes par leurs écrasantes Chimères.
Regard sur la condition humaine
Le poème a été publié dans La Presse en août 1862. Son titre était à l'origine Chacun la sienne.
Il se développe comme un tableau. Le narrateur raconte à la première personne son « aventure » à l'aide de passés simples et donne de nombreuses précisions sur les temps et les lieux, les personnages rencontrés et surtout sur la « chimère » que ces personnages portent sur leur dos. Mais, à travers cette narration, le lecteur peut entrevoir une réflexion très baudelairienne sur la condition humaine.
Le poème est donc composé d'une narration linéaire : les divers événements sont contés au passé simple : « je rencontrai, je questionnai, je demandai ; il me répondit, le cortège passa ; je m'obstinai ; l'indifférence s'abattit ; j'en fus plus accablé », par un narrateur qui se trouve face à un cortège. Certes le lieu décrit dans la première strophe paraît étrange ; il paraît immense, et n'est déterminé que par une « absence » soulignée par la répétition de « sans ». C'est sans doute ce caractère négatif qui constitue le premier trait fantastique du texte.
Mais voici que le poète décrit la Chimère. Baudelaire compose un véritable tableau qui permet de comprendre les caractéristique de cet être. La Chimère est d'abord définie par son nom : à ce titre déjà elle renvoie au fantastique, puisque c'est« par définition » un être qui n'existe pas. Pourtant son existence est sensible par l'effet qu'elle produit sur les hommes, son poids : Baudelaire la compare à la fatigue produite par le travail humain (sac de farine - nourriture - / fantassin - guerre) il s'agit dans les deux cas d'une charge « à la limite du supportable » qui, tout en permettant de continuer sa progression engendre une douleur permanente. Le poète décrit maintenant son aspect en reprenant la légende « mythologique » ; elle s'incarne dans un « monstre », mais ce monstre n'est pas défini avec précision. Nous ne connaissons que ses qualités : son caractère félin (griffes/ agrafer /souplesse) ; son apparence terrifiante qui ne peut pas être perçue par les hommes qui marchent en cortège. Le poète reprend le thème de la « besace ». Enfin, elle apparaît comme un « parasite » supporté avec patience par l'homme avec lequel elle fait corps. Baudelaire insiste d'ailleurs sur cet aspect : elle fait partie des hommes, de chaque homme. Distincte et liée à lui, il est sa monture, elle semble le dominer, et pourtant elle se contente de l'oppresser et de l'envelopper.
La dimension philosophique de ce tableau est multiple et l'on pourra suivre chacune des pistes, tant ce poème apparaît riche. Tout d'abord le poème nous a transporté dans son monde « spleenétique ». C'est sans doute un monde onirique, mais il est « gris », « sans » repères ni végétation, son espace n'est pas défini puisqu'il paraît confondre le ciel et la terre et que son horizon est défini comme une « atmosphère ».
Puis nous découvrons des caractéristiques de la condition humaine :
- L'homme est un « voyageur » condamné à avancer sur un espace « spleenétique »
Le monde monotone et petit, aujourd'hui
Hier, demain toujours nous fait voir notre image :
Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui !
dit Baudelaire dans Le Voyage (Les Fleurs du mal).
- Les hommes sont des êtres tous semblables, lancés dans une marche absurde vers un avenir qu'ils ne connaissent pas. La similitude de l'homme à lui-même apparaît clairement aussi dans le dernier poème des Fleurs du mal.
- Ces êtres sont résignés (ou indifférents à eux-mêmes), incapables de se poser des questions, ils sont habitués à l'horreur de leur condition.
- Pourtant, comme dans le schéma biblique (et grec, pour le mythe de Pandore), ils sont condamnés à « espérer toujours ». Cet espoir humain absurde peut s'interpréter de différentes manières. Mais l'Espoir fait partie de la condition humaine.
- Et la souffrance appartient également à la condition humaine ; nous y sommes si habitués (dit Baudelaire) que nous ne nous rendons pas compte de notre propre accablement. Pourtant cette souffrance est rendue avec force par le poète par l'idée de poids, et par l'idée des griffes qui permettent à ce poids de s'agripper définitivement à nous. Baudelaire nous livre bien une image tragique de la condition humaine, qui en fait ressortir l'absurdité. Le sentiment éprouvé par le narrateur à la fin du poème renforce ce caractère tragique.
Que sont donc alors ces « Chimères » ?
Nous avons entrevu, avec l'absence de désespoir (et la condamnation à l'espoir), l'idée d'un ailleurs. On ne peut oublier que la Chimère est d'abord une « vaine imagination », un être fabuleux dont se nourrissent nos rêves. Mais le titre À chacun sa Chimère peut nous renvoyer à une autre interprétation : nous courons après nos propres rêves dont nous nous chargeons. Refusant la vie telle qu'elle est, nous nous fixons des buts impossibles à atteindre, puis nous vivons avec notre Chimère... La puissance évocatrice de ce court texte est remarquable : il offre une pluralité d'interprétations qui s'enrichissent et se complètent. On voit clairement ce qu'apporte ce nouveau genre poétique, ouvert et novateur.
Correspondances
La présence de l'adjectif « spleenétique » renvoie à l'ensemble des poèmes évoquant le « spleen » dans Les Fleurs du mal. Peut-être Baudelaire a-t-il trouvé son inspiration dans le Caprice de Goya qui a pour titre Tu que no puedes. La gravure de Goya tourne plus vers la dérision que vers le fantastique, mais on peut trouver, pour une part, une signification commune.
Michel Tichit
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