À une heure du matin
Charles Baudelaire

Enfin ! seul ! On n'entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous posséderons le silence, sinon le repos. Enfin ! la tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même. Enfin ! il m'est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres ! D'abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde.

Horrible vie ! Horrible ville ! Récapitulons la journée : avoir vu plusieurs hommes de lettres, dont l'un m'a demandé si l'on pouvait aller en Russie par voie de terre (il prenait sans doute la Russie pour une île) ; avoir disputé généreusement contre le directeur d'une revue, qui à chaque objection répondait : « - C'est ici le parti des honnêtes gens », ce qui implique que tous les autres journaux sont rédigés par des coquins ; avoir salué une vingtaine de personnes, dont quinze me sont inconnues ; avoir distribué des poignées de main dans la même proportion, et cela sans avoir pris la précaution d'acheter des gants ; être monté pour tuer le temps, pendant une averse, chez une sauteuse qui m'a prié de lui dessiner un costume de Vénus ; avoir fait ma cour à un directeur de théâtre, qui m'a dit en me congédiant : « - Vous feriez peut-être bien de vous adresser à Z.. ; c'est le plus lourd, le plus sot et le plus célèbre de tous mes auteurs, avec lui vous pourriez peut-être aboutir à quelque chose. Voyez-le, et puis nous verrons »; m'être vanté (pourquoi ?) de plusieurs vilaines actions que je n'ai jamais commises, et avoir lâchement nié quelques autres méfaits que j'ai accomplis avec joie, délit de fanfaronnade, crime de respect humain ; avoir refusé à un ami un service facile, et donné une recommandation écrite à un parfait drôle ; ouf ! est-ce bien fini ?

Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m'enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Âmes de ceux que j'ai aimés, âmes de ceux que j'ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde, et vous, Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise !

L'examen de conscience
Ce poème a été publié en août 1862. Tout son charme vient de l'évocation de sa propre vie par Baudelaire. Cette présentation permet d'approcher bien des aspects du caractère du poète, de ses désirs, de ses dégoûts. Mais entre l'état initial du poète et l'état final, l'examen de conscience entraîne un profond changement.

Les deux premières strophes fortement rythmées par « Enfin ! » répété trois fois donnent le sentiment initial du poète : le soulagement profond qu'il peut trouver dans une solitude enfin retrouvée. On peut être étonné de la violence de cette « tyrannie » de la face humaine, mais Baudelaire la reprend plusieurs fois dans son œuvre : il est blessé par la « dégradation » de la race parisienne et plusieurs poèmes des Fleurs du mal montrent cet horrible spectacle.

Mais voici la partie centrale, très vivante, qui permet de comprendre ce que le poète ne supporte pas chez ses contemporains : la sottise tout d'abord, puis la fausse morale, la politesse contrainte, et la sottise, encore la sottise ! Voici ce que lui impose la société. Ce chapelet de sottises (celle de l'homme de Lettres, de la « sauteuse », du directeur de théâtre) est accablant pour un homme comme Baudelaire qui tient tant à l'« intelligence ». Dès lors il se trouve entraîné dans le Mal, celui de la complaisance, de la lâcheté et du mensonge : il joue le rôle qu'on lui demande, celui d'un « monstre », ou d'un être imprévisible, tout en ayant parfaitement conscience de son ignominie. C'est le sens de la prière finale : le seul moyen pour le poète de retrouver dignité à ses propres yeux, c'est bien de redevenir créateur et poète.

Correspondances
La Fin de la journée (Les Fleurs du mal) et L'Examen de minuit (Nouvelles fleurs du mal). Certains passages des Journaux intimes sont aussi significatifs, comme : « Beaucoup d'amis, beaucoup de gants, - de peur de la gale » [Fusées], « Presque toute notre vie est employée à des curiosités niaises. » [Mon cœur mis à nu] Ou, plus sérieusement, les résolutions du poète et ses prières : « ...faire tous les soirs une nouvelle prière... » [Hygiène]

On lira avec grand intérêt les extraits de Baudelaire devant ses contemporains rassemblés par W.T. Bandy et Claude Pichois, notamment la partie V : La Légende, dont les chapitres sont : « Le désir d'étonner », « Mystification et contre-mystifications », « Vampirisme et satanisme », « Baudelaire-charogne », etc.

Michel Tichit


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