La Tzigane
Guillaume Apollinaire
Rhénanes


LA tzigane savait d'avance
Nos deux vies barrées par les nuits
Nous lui dîmes adieu et puis
De ce puits sortit l'Espérance

L'amour lourd comme un ours privé
Dansa debout quand nous voulûmes
Et l'oiseau bleu perdit ses plumes
Et les mendiants leurs Ave

On sait très bien que l'on se damne
Mais l'espoir d'aimer en chemin
Nous fait penser main dans la main
A ce qu'a prédit la tzigane

Une confidence
Ce poème a paru dans La Phalange le 15 novembre 1907, avec Les Colchiques. Il est daté d'Honnef, 1902 et passe pour l'une des confidences les plus précises d'Apollinaire sur ses amours avec Annie.

Nous sommes bien dans l'ambiance « rhénane » avec la présence de la tzigane qui fait partie des gens du voyage souvent évoqués par Apollinaire (Mai, Les Cloches). Mais nous entrons surtout ici dans l'univers « temporel » d'Apollinaire. En effet Alcools semble entièrement dominé par le cycle du temps : bonheur de l'espoir de mai, tristesse de l'automne (« saison mentale » du poète), désespoir de l'hiver. Apollinaire semble persuadé qu'il est enchaîné à ce cycle qu'il parcourra à plusieurs reprises, avec Annie tout d'abord, puis avec Marie. Entre temps, il connaît l'Espoir que note, par exemple, la première strophe de La Chanson du Mal aimé que le poète a laissée en exergue :
Que mon amour a la semblance
Du beau Phénix s'il meurt un soir
Le matin voit sa renaissance
.

Le nom même de la tzigane ouvre et ferme le poème, montrant ainsi cet enchaînement du temps. Diseuse de bonne aventure, elle a donc prédit au poète son destin, cette ligne « barrée ». Malgré cette assurance, le poète se laisse aller à l'espérance - « nos deux vies », qui montrent à la fois l'union par le pronom et la distance dans le chiffre deux -, bientôt suivie par la chute ; et la prédiction rendait l'événement inéluctable. C'est ce que laisse penser, en effet, le malheur de cet « oiseau bleu » qui représente chez Apollinaire l'espoir, la poésie, donc l'amour. Apollinaire est lui-même, sans doute, un « mendiant » de l'amour qui perd sa prière.

Mais, dans la tristesse même de cette perte, le poète retrouve un espoir que marque « main dans la main », sans que s'efface totalement la mélancolie. Et ce sentiment n'empêche pas le poète de se livrer à quelques jeux poétiques : l'homophonie « et puis / de ce puits » (l'expression rappelle un tableau de Debat-Ponsan, de 1898 : La vérité sortant du puits) ou sur un plan sonore la répétition des sonorités dans span « L'amour lourd comme un ours privé »... jeux qui ne peuvent masquer l'idée de l'échec. Cet abandon au cycle du temps, ce mélange de sentiments dominé par une douloureuse certitude, celle de la perte de l'amour, tempérée parfois par une douce ironie, est l'une des marques de la poésie d'Apollinaire à l'époque des Rhénanes. Nous retrouvons ces thématiques, avec d'autres modalités, dans Les Colchiques et Mai.

Michel Tichit

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