Guillaume Apollinaire
Alcools
LE pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s'empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne
Les enfants de l'école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément
Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne
Herbe de Colchide
Poème inspiré par Annie Playden, il était daté à l'origine Neu Glück 1902 (Apollinaire le datera ensuite de septembre 1901). Il se développe en trois strophes que le poète a recomposées. Dans une première version, les vers 2 et 3 ne sont pas séparés ; la première strophe est composée de six vers, la seconde de neuf vers. Cette recomposition produit des effets de style remarquables, insistant sur la lenteur et l'effet de rupture.
Bâti sur la comparaison entre une femme et une fleur, le colchique, ce poème offre tout d'abord une vision de la campagne allemande qu'Apollinaire découvre en automne : ses troupeaux, ses prés fleuris. Elle se trouve complétée par une évocation très sobre de la vie ordinaire, celle des « enfants de l'école » et celle du « gardien » de troupeau. Plutôt qu'un tableau de genre, Apollinaire présente quelques images fragmentaires qui laissent tout loisir au lecteur pour recomposer un paysage et une ambiance. On notera que le poète a introduit deux mots étranges dans le poème : l'un moderne, « harmonica » (Le Robert historique de la Langue française note que le sens moderne est attesté en 1902. Il vient de l'allemand Harmonika, « accordéon »), l'autre, au contraire, ancien et régional, « hoquetons », qui désigne une veste de grosse toile ; ils donnent une coloration étrange au poème, qui fait penser à l'univers du conte.
Mais ce sont les « colchiques » qui forment le centre du poème. Cette « herbe de Colchide » rappelle le pays de la magicienne Médée et doit son nom à son caractère vénéneux. Elle prend une couleur rose à l'automne. Son caractère dangereux est noté dès le premier vers, assez surprenant car on se serait attendu à un ordre inverse pour les adjectifs « vénéneux » et « joli », le mot « mais » marquant souvent une restriction. Cet ordre s'explique par la comparaison avec la femme, Annie, perçue d'emblée comme dangereuse, et pourtant attirante ; on le retrouve dans la notation qui concerne les yeux d'Annie « violâtres » : le suffixe semble péjoratif, mais l'étrangeté se fait attirante et le « cerne » semble former une sorte de piège qui attire le regard. L'étrangeté des « colchiques » est encore soulignée par l'étrange notation sur une particularité botanique de ces plantes :
...qui sont comme des mères
Filles de leurs filles
On s'est interrogé pour savoir où le poète avait pu trouver cette étrange idée. Mais elle convient bien à l'univers mental du poète : la femme, dangereuse en elle-même, est fille d'Ève... On voit s'ébaucher alors une idée souterraine et pourtant très présente chez Apollinaire, celle du destin, que l'on verra réapparaître dans La Loreley ou La Tzigane. Dans La Loreley, c'est la femme qui ressent cette oppression de son propre destin :
Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits...
Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie
Il est donc du destin de la femme d'être cette ensorceleuse qui entraîne vers la mort ses amants. Et le poète ne résiste pas face à ce destin. S'il note :
...tes yeux sont comme cette fleur-là
il poursuit avec un présent qui ne marque aucune résistance :
Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne.
C'est par un sentiment très profond de son destin que le poète accepte donc cette nécessité. Il s'y livre avec une certaine douceur ; et tout le poème est marqué d'une certaine lenteur - « lentement » apparaît deux fois, l'adjectif « lentes » une fois -, qui n'est pas sans rappeler la langueur verlainienne. Ce poème plein d'un charme inquiétant s'accorde donc parfaitement au monde d'Apollinaire dont il révèle la profonde unité.
Michel Tichit
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