Nuit rhénane
Guillaume Apollinaire
Rhénanes

MON verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
Ecoutez la chanson lente d'un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n'entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été

Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire

Un des plus beaux poèmes d'Apollinaire
Daté par Apollinaire Honnef, mai 1902, ce poème est le premier des Rhénanes ; il a été publié en 1911 avec Les Colchiques et La Tzigane, notamment. C'est l'un des plus beaux poèmes d'Apollinaire qui a été longuement évoqué par Bachelard dans ses ouvrages La Psychanalyse du Feu, et L'Eau et les rêves.

Le titre donne une première indication importante, complétée par le premier vers : le poète se trouve, par une nuit qu'éclaire la lune, dans une taverne au bord du Rhin. C'est là qu'il va subir un envoûtement dû à la fois aux effets de la lumière, du vin et de la « chanson du batelier ». Le terme de chanson est important puisqu'il unit la musique et les paroles qui seront ici le rappel d'une légende du Rhin. La première strophe évoque cet envoûtement ; dans la seconde, le poète essaie de rompre l'enchantement qui l'envahit ; mais il est emporté et ne peut s'en arracher que par une rupture brutale évoquée par le dernier vers.

La première strophe met en place les conditions de l'envoûtement : tout y concourt, le vin, la lumière pâle de la lune, un chant qui monte du Rhin et la légende évoquée par ce chant. Le premier vers mêle d'abord dans une musique très subtile, les consonnes liquides [l], [r] et la fricative [v] et les voyelles nasales qui apportent déjà l'impression qui sera développée avec le « chant » du batelier. Le reflet de la lumière - peut-être le jaune pâle de la lune - sur le verre de vin (blanc) du Rhin provoque une alchimie de l'eau et du feu. Avec ce « tremblement » le poète passe dans un monde fantastique et il subit une fascination que l'impression sonore évoquée par le « chant du batelier » vient renforcer. La lenteur même semble faire passer le poète dans un monde onirique qui est celui de la légende des sept baigneuses qui vient se mêler à celle de la « Sorcière blonde de Bacharach », la Loreley. Apollinaire, à chaque vers, joue admirablement des sonorités : les voyelles nasales donnent une impression de lenteur qui se trouve soulignée encore par les enjambements à l'hémistiche (vin / trembleur ; chanson / lente ; cheveux / verts) qui révèlent que le poète est emporté malgré lui dans cet espace dangereux : « trembleur » apparaît comme une première notation du danger que l'on retrouve dans la présence de ces « sept » femmes.

C'est pourquoi le poète tente d'opposer à cet envoûtement qui est de l'ordre du fantastique le monde réel, celui de la taverne où il se trouve. La rupture est fortement marquée par le premier mot de la seconde strophe ; et la volonté du poète se trouve soulignée par le subjonctif d'injonction. Toute cette strophe est organisée selon un système très strict d'oppositions à la première. On peut relever quelques unes de ces oppositions : « debout / plus haut / dansant » - ce sont alors les occlusives [d], [p], [t] qui dominent - s'opposent à la lenteur de la première strophe ; les « filles blondes » remplacent les « sept femmes » : ce sont alors des êtres réels, sans danger puisque le poète ne risque pas d'être pris dans leur « regard immobile », et que leurs « nattes repliées » enlèvent à leur chevelure ce caractère liquide qui renvoyait à la légende de la Loreley. Bachelard a parfaitement montré comment les cheveux déployés étaient assimilés dans la poésie aux vagues dangereuses d'un fleuve (c'est ce qu'il appelle le Mythe d'Ophélie). La blondeur, bien réelle, efface le rêve étrange de « femmes aux cheveux verts ».

Mais l'envoûtement est le plus fort : la troisième strophe montre que le monde rassurant que le poète voulait animer ne peut pas empêcher le basculement dans le fantastique. C'est tout d'abord la fascination pour l'eau du Rhin notée par la répétition ; les sonorités dures - présence forte du [r] - se mêlent aux sonorités vibrantes [v]. Le feu de la lumière, l'« or des nuits », s'unit à l'eau du fleuve et semble faire écho dans son tremblement à la lumière du vin. Mais au fond de cette ivresse, on sent une menace de mort : le batelier est devenu « une voix », son chant un « râle », les femmes sont devenues des « fées maléfiques » - on se souvient que le vert est la couleur des sorcières. C'est donc bien un maléfice qui opère et semble emporter le poète - comme la voix des Sirènes ou les yeux de la Loreley attirent les marins pour les perdre.

On a proposé pour le dernier vers - l'un des plus fascinant de toute la poésie française - diverses interprétations : pour les uns, il s'agit de l'ultime réaction du poète qui brise le verre pour échapper au maléfice ; pour les autres, le rire est celui du triomphe de la puissance maléfique qui a envoûté le poète. De toute manière, ce vers assure l'unité de l'ensemble du poème : il en forme la clôture, reprenant l'image du « verre » dont était issue la vision première ; cet enchantement est né d'un reflet de lumière sur le verre de vin, il disparaît avec la destruction du verre. Les sonorités liquides douces du premier vers sont transformées en sonorités plus dures, qui semblent porter en elles l'idée même qui est exprimée par le vers.

Le poème apparaît donc comme une des plus belles réussites de la poésie « symboliste » si l'on veut lui donner le sens défini par Paul Valéry (in Variété, notamment Mallarmé et Passage de Verlaine, Œuvres complètes, tome I, Gallimard, Pléiade, p. 706 et suivantes) :
« La poésie est l'ambition d'un discours qui soit chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n'en porte et n'en peut porter. » Il accomplit la mission que Valéry découvre dans l'œuvre de Mallarmé : « Le devoir [...] d'exercer et d'exalter la plus spirituelle de toutes les fonctions de la Parole, celle qui ne démontre ni ne décrit, ni ne représente quoi que ce soit : qui donc n'exige, ni même ne supporte, aucune confusion entre le réel et le pouvoir verbal de combiner, pour quelque fin suprême, les idées qui naissent des mots. » (Paul Valéry, op. cit. p. 707)


Michel Tichit

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