Blason du sourcil
Maurice Scève
Voici le poème qui a gagné le concours de Blasons lancé par Clément Marot. Le poète ne se contente pas de faire un simple jeu sur la forme et la beauté du sourcil de la dame, il présente à la fois les sentiments exprimés par la Dame et ceux que ressent le poète à sa vue. Maurice Scève enrichit donc considérablement le thème traditionnel.

Sourcil tractif en voûte fléchissant
Trop plus qu'ébène, ou jayet noircissant.
Haut forjeté pour ombrager les yeux,
Quand ils font signe, ou de mort, ou de mieux.
Sourcil qui rend peureux les plus hardis,
Et courageux les plus accouardis.
Sourcil qui fait l'air clair obscur soudain,
Quand il froncit par ire, ou par dédain,
Et puis le rend serein, clair et joyeux
Quand il est doux, plaisant et gracieux.
Sourcil qui chasse et provoque les nues
Selon que sont ses archées tenues.
Sourcil assis au lieu haut pour enseigne,
Par qui le cœur son vouloir nous enseigne,
Nous découvrant sa profonde pensée,
Ou soit de paix ou de guerre offensée.
Sourcil, non pas sourcil, mais un sous-ciel
Qui est le dixième et superficiel,
Où l'on peut voir deux étoiles ardentes,
Lesquelles sont de son arc dépendantes,
Étincelant plus souvent et plus clair
Qu'en été chaud un bien soudain éclair.
Sourcil qui fait mon espoir prospérer,
Et tout à coup me fait désespérer.
Sourcil sur qui amour prit le portrait
Et le patron de son arc, qui attrait
Hommes et Dieux à son obéissance,
Par triste mort et douce jouissance.
Ô sourcil brun, sous tes noires ténèbres,
J'ensevelis en désirs trop funèbres
Ma liberté et ma dolente vie,
Qui doucement par toi me fut ravie.

Maurice Scève
Blason du sourcil

Commentaire
Les qualités « physiques » du sourcil sont rapidement évoquées par le poète qui donne une courte indication sur sa forme « en voûte fléchissant », sa couleur « ébène », « jais » et son rôle de protecteur. Les variations sur la forme du sourcil sont nombreuses et revêtent un caractère précieux.

Mais le poète se tourne vite vers l'expression tant des sentiments exprimés qu'inspirés par le sourcil : il inspire la crainte - la colère de la Dame signifie l'exil pour l'Amant - et le courage - dans le désir du « chevalier servant » de plaire à la Dame. Nous nous trouvons alors dans une rhétorique « courtoise », dans laquelle le Chevalier se met tout entier au service de sa Dame. Il est donc l'interprète des sentiments de la femme aimée.

Maurice Scève élève alors sa pensée en évoquant le ciel et la voûte céleste : car le sourcil souligne les yeux, « les étoiles ardentes ». Et le poème devient lyrique lorsque le poète intervient par le « je » dans cet éloge : il déclare son allégeance à cette puissance en abdiquant de sa volonté, prêt à obéir au moindre signe de ces « sourcils ». On retrouve alors le thème de la souffrance amoureuse qui pourtant paraît douce.

On entrevoit la richesse de cette évocation : elle est baroque dans les métamorphoses du sourcil, « arc », « voûte », « arche », « sous ciel » ; précieuse par la louange adressée à la dame et l'énoncé de son pouvoir ; et lyrique par les sentiments exprimés par le poète.

Versification
Le poème est composé de 32 décasyllabes à rimes plates.

Michel Tichit

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