Mignonne, allons voir si la rose
Pierre de Ronsard
À Cassandre

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vôtre pareil.

Las ! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautés laissé cheoir !
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté.

Pierre de Ronsard
Odes, I, 17, (1553)

Une Ode à Cassandre
Ce poème est sans doute le plus célèbre de tous ceux de Ronsard. Il s'agit d'une Ode à Cassandre, Odes, livre I, 17. Le poète avait vingt ans quand il a rencontré, en avril 1545, Cassandre Salviati, une jeune fille de treize ans : il ne l'aperçut qu'une journée mais conserva cette image. Il lui dédia un recueil entier de 183 sonnets, les Amours de Cassandre, ainsi que d'autres poèmes, comme cette Ode, parue en 1553, dans la seconde édition des Amours.

L'Ode se présente comme un discours de Ronsard à Cassandre dans lequel le poète présente un petit drame : au matin, la rose épanouie ; au soir la rose perd ses feuilles : le poète invite donc Cassandre à « cueillir sa jeunesse ». Le poème est donc composé d'une façon très claire : la première strophe évoque l'éclat de la jeunesse ; elle compare la beauté de la rose et celle de la jeune fille ; dans la seconde, le poète constate avec la jeune fille les dégâts que le temps fait subir à la beauté ; il invite donc la jeune fille à profiter de sa jeunesse.

La première strophe
La première strophe commence donc par l'invitation lancée par le poète, celle d'une promenade amoureuse et le nom de la « rose » est subtilement renvoyé à la fin du vers. C'est le début de la comparaison implicite entre la rose et la jeune fille, poursuivie avec le terme de « robe » éclatant de la « pourpre » royale. On notera l'inversion du schéma traditionnel : ici c'est le teint de la rose qui imite celui de la jeune femme ; la beauté de la jeune femme fille devient le modèle qu'imite la nature.

La deuxième strophe
La deuxième strophe commence par l'exclamation « Las... », qui révèle brusquement la déception de ceux qui constatent la rapidité du déclin de la rose : les pétales sont tombées au sol et la rose a été victime de la loi de la nature. C'est pourquoi le poète s'indigne et nomme « marâtre » la Nature, car elle se révèle alors mauvaise mère qui laisse disparaître la perfection qu'elle a créée. La reprise de « matin » et « soir » résume avec une certaine brutalité cet effet de la Nature sur les êtres les plus parfaits.

La troisième strophe
C'est par le « donc » logique que le poème reprend la parole pour inviter la jeune fille à « vivre » sa jeunesse : le poète, plus âgé, qui parle d'expérience se fait alors pressant - car le temps de la jeunesse est bref. Par l'emploi du terme « fleuronner » et la répétition de « cueillez votre jeunesse », il poursuit la métaphore de la rose, car la jeunesse est « la fleur » de la vie. En conclusion de ce poème nous trouvons l'évocation de la vieillesse dont le nom apparaît à la rime non sans quelque cruauté ; elle demeure cependant discrète si on compare au poème célèbre Quand vous serez bien vieille et ne fait qu'insister sur la nécessité de jouir du temps présent...

Raymond Queneau
On a tant lu ce poème qu'on l'a même parfois décrié. Pourtant, si l'on veut se reporter aux codes de langage et de galanterie du XVIe siècle, il mérite tout à fait sa célébrité, par sa richesse, l'habileté de sa mise en scène et la délicatesse de son expression, allusive sans être précieuse. Raymond Queneau, dans son poème Si tu t'imagines, a écrit sur le même thème une version moderne, bien plus réaliste dans ses images, et cruelle par le ton adopté.

Versification
Sizains d'octosyllabes ; les rimes ont le même schéma : AABCCB

Références
Horace, Carpe diem
S'adressant à Leuconoé, Horace lui enseigne à vivre l'instant :
« Carpe diem, quam minimun credula postero »
« Cueille le jour, et fie-toi le moins possible au lendemain... »
Horace, Odes, I, 11, 8, « À Leuconoé »

On notera cependant que tous les poètes élégiaques latins ont illustré ce thème :

« Pour toi, tandis que ton printemps est dans sa fleur, hâte-toi d'en jouir : il ne tarde pas à s'enfuir. »
Tibulle, Livre I, Elégie 8, v. 47-48, (Traduction M. Rat)

« Seulement, ô ma bien-aimée, n'abandonne point, quand tu le peux, les plaisirs de la vie ! Tu donnerais des millions de baisers, que ce serait peu encore ; car, hélas ! semblable à la feuille qui tombe d'une couronne desséchée et qui surnage au hasard dans nos coupes, l'amant, qui se livre aujourd'hui à toute l'ardeur de son amour, verra dès demain peut-être se fermer devant lui la carrière. »
Properce, Livre II, Elégie XV , v. 48-54, (Traduction J. Genouille, 1834)

ou encore :
« Songez dès à présent à la vieillesse qui viendra trop tôt, et vous ne perdrez pas un instant. Tandis que vous le pouvez, et que vous en êtes encore à vos années printanières, donnez-vous du bon temps; comme l'eau s'écoulent les années... br> Ovide, L'art d'aimer, III, v. 59, (Traduction De Guerle, 1927)

Michel Tichit


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