Le Chant des Partisans
Joseph Kessel et Maurice Druon
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaîne ?
Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c'est l'alarme.
Ce soir l'ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes.

Montez de la mine, descendez des collines, camarades !
Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades.
Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite !
Ohé, saboteur, attention à ton fardeau : dynamite...

C'est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères.
La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère.
Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves.
Ici, nous, vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève...

Ici chacun sait ce qu'il veut, ce qu'il fait quand il passe.
Ami, si tu tombes un ami sort de l'ombre à ta place.
Demain du sang noir sèchera au grand soleil sur les routes.
Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute...

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu'on enchaîne ?
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh...

La Résistance
Symbole de la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, ce chant est né le 30 mai 1943, à Londres. Les responsables de la Résistance cherchaient un indicatif musical pour l'émission Honneur et Patrie, diffusée par la BBC... Mais les Résistants veulent créer un chant de la Résistance : « On ne gagne la guerre qu'avec des chansons... » dit Emmanuel d'Astier. Anna Marly, compositrice russe, propose sa marche des partisans ; Kessel et Druon écrivent les paroles.

Le chant des Partisans évoque tout d'abord la violence de l'occupation à travers deux images, celle des « corbeaux » - Rimbaud l'avait déjà utilisée dans un contexte de guerre - qui s'abattent sur la plaine (il s'agit bien entendu de l'armée allemande d'occupation) et celle des chaînes de l'esclavage. Il est donc un appel à la révolte de tous ceux qui souhaitent la Liberté, qui souhaitent « briser les barreaux des prisons ».

Et le poème fait alors allusion à tout ce mouvement clandestin de résistance : ombres furtives qui collent les affiches, sabotages des voies ferrées. Les paroles sont dures : elles invitent à tuer l'ennemi, mais ne cachent pas que la mort attend aussi souvent le résistant. Les termes précis des moyens de la lutte « balle, couteau, dynamite, grenade... » rappellent l'âpreté des combats ; ceux des conditions de survie, « misère, faim, prison » ainsi que le verbe « crever » soulignent les sacrifices qui ont été consentis.

Mais ce chant de résistance est aussi un hymne à la fraternité : l'apostrophe « Ami... » se trouve reprise cinq fois, développée par l'expression « ouvriers et paysans », le terme de « camarades », enfin le terme « frères ». Le chant visait aussi à faire l'unité entre les Résistants, à leur faire comprendre qu'il n'y avait pas à distinguer entre les diverses origines, sociales ou politiques. Aragon a explicité cette idée dans son admirable poème La Rose et le Réséda :

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats...


L'expression la plus touchante, parce qu'elle fait la synthèse des deux idées majeures - combat et fraternité - est sans doute celle qui montre que la lutte ne saurait désormais d'interrompre : « Ami, si tu tombes, un ami sort de l'ombre » ; du sacrifice anonyme naît une nouvelle volonté de combat jusqu'au retour de la Liberté. Dans la nuit de l'occupation, ce chant résonne donc comme celui de l'espoir et du rêve de Liberté : le murmure clandestin doit se développer dans un chant unanime, hymne de tous les Résistants et Patriotes qui se sont unis pour libérer la France. 30 mai 1943

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