La tour de Babel
La Genèse


« Une tour de Babel »
Se dit d'un lieu où règne une multiplicité de discours et d'opinions ou encore d'un lieu où cohabitent plusieurs langues (un lieu polyglotte) : « C'est pourquoi on l'appela du nom de Babel, car c'est là que l'Eternel confondit le langage de toute la terre, et c'est de là que l'Éternel les dispersa sur la face de toute la terre. ». (Genèse 11, 9)

La tour de Babel
Après le Déluge, les descendants de Noé se multiplient. La nouvelle humanité, de plus en plus nombreuse, de plus en plus puissante et ayant bien conscience de sa puissante décide de construire une ville à la mesure de sa puissance et de sa grandeur ainsi qu'une tour « dont le sommet pénètre les cieux ». Dieu comprend alors ce que l'orgueil humain est à l'origine de toutes les démesures. Il décide de mettre fin au projet en brisant l'unité humaine en brisant l'unité linguistique. Dans ce dessein, il crée la multiplicité des langues et jette ainsi la confusion entre les hommes qui, d'un coup, ne se comprennent plus entre eux. La construction de la tour s'arrête, les humains se dispersent.

L'épisode de la tour de Babel termine la partie de la Genèse qui conte les commencements du cosmos, de la terre et de l'humanité. La deuxième partie de la Genèse raconte l'émergence du peuple d'Israël et de son élection par Dieu comme peuple témoin, peuple de servants, unique à l'exclusion de tout autre.

Les ziggourats
Le texte biblique relatant l'histoire de la tour de Babel reflète de vieilles traditions populaires de l'aire culturelle babylonienne, traditions qui entourent de légendes les ruines de ces grandes tours cultuelles (qu'on appelle les ziggourats) dont l'archéologie nous révèle les vestiges impressionnants.

Les ziggourats étaient des tours à plusieurs étages, à deux sanctuaires (un à la base et l'autre au sommet). Elles étaient conçues comme un moyen de s'approcher du divin (qui, ailleurs, se traduit par un véritable culte des sommets) et une sorte d'escalier permettant au dieu de descendre vers les hommes. Ces légendes et le récit biblique, propres aux populations non babyloniennes, montrent à la fois une ignorance du caractère religieux des monuments et un jugement négatif qui ne prend en compte que l'orgueil insensé des humains.

La « Tour » vue du Moyen Âge
Regardons cette image de Livre d'heures, qui date des années 1475, un recueil de base pour la prière, et un magnifique témoignage de la vie de tous les jours de la fin du XVe siècle. On assiste à la construction d'une tour hexagonale entouré d'échafaudages en bois, les maçons s'affairent à la fois à monter l'échafaudage et pierre par pierre à construire la tour à l'aide d'une grue actionnée par une roue à l'intérieur au premier étage de la tour. Rien d'exotique, rien qui ne marque l'orient. Les« ouvriers, les échafaudages, les techniques de construction sont celle de l'époque. Et la construction de la Tour de Babel pourrait être aussi bien celle d'un château, d'une église... Ne semblent « orientaux » que les personnages du premier plan.

Non, ce ne sont pas des « orientaux », mais simplement des Juifs, portant le chapeau quoi leur est imposé. À cette époque, le souci de vraisemblance historique n'existait pas. Ce qui fait sans doute que les spectateurs se sentaient peut-être concernés par cette proximité du temps biblique. Ce fut la même proximité des Mystères qui se jouaient devant les cathédrales.

L'habit, marque d'appartenance
Au Moyen Âge, l'habit constitue la principale marque d'appartenance à une catégorie sociale, et du moine au marchand, du soldat au seigneur, chacun porte les vêtements propres à son état. Les« mendiants, lépreux, jongleurs et filles de joie se reconnaissent également à leurs marques vestimentaires spécifiques, tout comme les Juifs, facilement identifiables à leur vêtement particulier et, en territoire germanique, à leur chapeau pointu.

Le Pontificat, en 1215, imposa aux Juifs le port d'une rouelle jaune, puis, au synode de Vienne, en 1265, on ajouta le port du chapeau pointu. Ce chapeau constitua alors le signe distinctif des Juifs pendant toute la période médiévale. Ainsi, l'empereur Venceslas de Luxembourg (1361-1419) trouvant que beaucoup de Juifs étaient laissés libres de se vêtir librement, écrit en 1386 une lettre aux autorités de Strasbourg en ces termes : « Mes chers sujets, nous avons appris que les juifs, nos serfs, de la chambre impériale font beaucoup de luxe avec leurs vêtements ce qui est une ignominie pour les chrétiens et leur religion. Aussi nous sommes de l'avis qu'ils aient à se vêtir uniformément des bottes et du chapeau juif, comme ils l'ont fait de tout temps, afin qu'on les reconnaisse d'entre les chrétiens ».

La Tour de Babel « politique »
Un immense chantier ; celui de la Tour de Babel. Le tableau de Bruegel l'Ancien est devenu, au fil des siècles, comme la représentation « réelle » de la construction de la Tour ; enfin celle que nous avons dans la tête. Il faut savoir qu'à l'époque du peintre, le thème de la Tour de Babel est un sujet « contestataire », proche des thèmes qui agitent les milieux protestants flamands pour qui l'entreprise humaine a une dimension pécheresse où s'entremêlent orgueil, vanité, témérité, futilité de la grandeur et des richesses terrestres.

Une allusion à la Rome pontificale
La source de cette représentation de la Tour est le Colisée ; et ce n'est pas neutre ! le choix du Colisée comme modèle de la Tour de Babel est symptomatique et non pas anecdotique : en effet, l'association de Rome et de Babel est un thème majeur de la littérature protestante de l'époque. Il semblerait d'ailleurs que Bruegel se soit inspiré pour sa Tour d'une estampe de Cornelius Antonisz : La destruction de la Tour de Babel, œuvre qui s'inscrit dans le courant antipapiste. Et puis n'oublions pas que le Colisée est le lieu du martyre des chrétiens à Rome. Autrement dit, ce que nous avons sous les yeux n'est pas seulement cette œuvre dont la fascination s'est exercée au travers des siècles, mais aussi une allusion politique et religieuse à la Rome pontificale plutôt qu'à la Rome antique. D'ailleurs la conception architecturale renvoie à un projet pour la coupole de Saint Pierre de Rome, et le rocher sur lequel se dresse la tour pourrait être une allusion à l'Évangile de Matthieu : « Tu es pierre et sur cette pierre je bâtirais mon église et les portes de l'Hadès ne tiendront pas contre elle ». (Matthieu 16, 15-18) le tableau serait donc un satyre de la propension de l'Église catholique à l'étalage des richesses et à l'ostension cérémonielle : Babel est Rome et Babylone la papauté, ce qui, si l'on s'appuie sur l'Apocalypse est le témoignage de toutes les turpitudes.

Nemrod
Quelques mots enfin sur le roi que l'on voit visiter le chantier, car il est une des clés de lecture de l'œuvre. Selon certains auteurs, il s'agit de Nemrod, souverain qui n'est pas cité de manière développée dans la Bible mais, que l'on retrouve dans les Antiquités juives de Flavius Joseph. Nemrod est, traditionnellement, le premier roi de Babylone. Il descend de Noé par Cham et Kush. Il est le premier « potentat de la terre » selon la Genèse et c'est lui qui aurait été à l'initiative de la construction de la Tour de Babel. (Genèse 10, 8-12)

Selon d'autres auteurs, il ne s'agit pas de Nemrod, mais d'Alexandre, cette interprétation se référant à la Babylonia occidentalis de saint Augustin. Si cette interprétation est la bonne, ce que nous avons sous les yeux n'est pas la construction de la Tour de Babel, mais sa reconstruction symbolique. Dans tous les cas, ce que Bruegel, veut montrer, c'est le châtiment de l'orgueil qui est à l'œuvre dans les entreprises humaines.


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