Judith
La Bible, Le temps des troubles


Béthulie assiégée par Holopherne
Judith est une riche veuve de Béthulie. Elle est très belle et très pieuse. Son histoire héroïque commence quand la ville est assiégée par les troupes de Nabuchodonosor, commandées par Holopherne. Au bout d'un certain temps, il ne reste plus que cinq jours de vivres à Béthulie et on envisage la capitulation. Judith reproche alors aux habitants leur découragement et leur manque de confiance en Dieu. Elle passe une nuit entière en prière et au matin sort de la ville pour passer à l'ennemi.

Dans le camp des assiégeants, Judith séduit Holopherne, fasciné par sa beauté. Au quatrième jour passé aux côtés du futur vainqueur de Béthulie, Judith profite de l'ivresse du général pour lui trancher la tête. Privée de son chef, l'armée ennemie se retire.

Judith, rentre dans sa cité où elle est accueillie en triomphe et félicitée par tous. La population se rend à Jérusalem où Judith voue sa part de butin à Dieu. De retour chez elle, elle reprend tranquillement sa vie de riche veuve, belle et pieuse.

Un mot encore. Béthulie (ou Bethel, ou Bethuel, ou encore un cryptage de Sichem) est, certes, la ville assiégée par Holopherne, le général de Nabuchodonosor, et délivrée par Judith, mais elle est aussi une représentation symbolique de tout le pays d'Israël, sans cesse en but aux attaques des puissances voisines, souvent dans une situation désespérée, mais sauvée, au dernier moment, par l'intervention de Dieu.

Judith et Holopherne
Il y a deux traditions pour le personnage de Judith : l'une provient du Livre de Judith, l'autre du Talmud et du Livre des Maccabées ; les œuvres littéraires ont parfois brodé sur ces traditions.

La version du Livre de Judith
Holopherne était un général envoyé en campagne par Nabuchodonosor, qui est présenté par le livre de Judith comme roi d'Assyrie alors que vraisemblablement il s'agissait du roi des Chaldéens qui régna sur Babylone de 605 à 562 avant notre ère. La ville de Béthulie est assiégée par Holopherne. Judith, une veuve, se rend dans le camp ennemi, jusque sous la tente du vainqueur, et alors qu'elle se trouve seule avec le général endormi sous l'effet du vin, elle le tue, lui coupe la tête et l'apporte aux habitants de Béthulie pour qu'ils l'exposent sur leurs remparts. La victoire obtenue, elle redevient la veuve digne qu'elle fût auparavant.

La version Talmudique
Elle est très différente. Nous sommes au IIe siècle avant notre ère, à l'époque de la révolte des Maccabées, révolte des Juifs pieux contre la dynastie grecque des Séleucides. Les« dirigeants de cette révolte sont Mattathias et ses fils, notamment Judas Maccabée et Simon Maccabée. Judith est la fille de Mathatias ou du grand prêtre Johannan. Elle tue le roi d'Assyrie ou le général Nicanor pour se venger de la violence qui lui a été faite. Nicanor (mort en -161) fut un général séleucide envoyé en Judée contre Judas Maccabée ; il fut deux fois vaincu, et périt dans la seconde rencontre à Adassa. Judas lui fit couper la tête et la main droite, qui furent portées à Jérusalem.

Les partisans des Maccabées écrivent le Livre de Daniel, le Livre de Judith et le Livre d'Esther. C'est pourquoi on pense que les personnages du Livre de Judith ne sont que des symboles. « À Nabuchodonosor, qui sort de Ninive la cité perverse, on oppose Judith « la Juive » issue de Bethunie « la cité de Dieu »... [Judith est]comme la personnification de la nation et le prolongement de la « fille de Sion » des écrits prophétiques, elle peut être de toutes les époques : elles est un type universel ».
Mathias Delcor, Religion d'Israël et Proche-Orient ancien, E.J. Brill, 1976

Les œuvres littéraires
Dans les œuvres littéraires ces deux récits vont parfois se croiser :
- en gardant des points communs : la beauté de Judith, son courage ; le meurtre d'Holopherne (ou de Nicanor) et la tête coupée ;
- en marquant des différences : en suivant le récit de Judith, parfaite pureté de la jeune veuve, pureté qu'elle réussit à conserver quoique séjournant trois jours dans le camp d'Holopherne ; en suivant le récit du Talmud, vengeance après un viol.
- en ajoutant parfois une dimension : l'amour possible de Judith pour Holopherne...

Les écrivains chrétiens (Molinet, Du Bartas, Bossuet, Léon Bloy, Paul Claudel) conservent un récit très clair et fidèle à la tradition du Livre de Judith : inspirée par Dieu, une héroïne vertueuse tue le monstre et sauve Israël. Réservée, elle ne passe à l'action que par nécessité ; son intelligence lui permet de se conserver pure.

Friedrich Hebbel dans sa Judith (1841) fait de l'héroïne une veuve demeurée vierge. Elle ne tue pas Holopherne pour défendre son peuple, mais parce qu'il l'a grandement offensée. Elle se sent donc coupable, quoique, en apparence, elle demeure celle qui a sauvé le peuple pour des motifs sacrés.

Jean Giraudoux dans sa Judith (1931) modifie largement la portée de ce glorieux exemple de la Bible. C'est par amour que Judith tue Holopherne ; mais elle accepte de devenir l'héroïne officielle de sa ville. Judith orgueilleuse et lucide, touchée par l'amour humain accepte le poids de la sainteté.

« Une frontière claire est donc tracée, celle d'une « modernité » liée au retrait des dieux et à l'immanence du monde, frontière dont le franchissement ouvre alors Judith à une logique non plus théologique, ni historique, mais à celle du désir. Judith, d'abord « individu » œuvrant pour et au nom d'une communauté, bascule vers un statut de « sujet », marchant en aveugle vers l'accomplissement d'un désir propre, appelée et aidée en cela par l'Autre, cet Holopherne autrefois si absent mais que la modernité étoffe de manière inversement proportionnelle à l'évidement de la transcendance « efficace » chez Judith. Cette frontière est donnée comme tracée par le XIXe siècle, et les plus actives écritures de son franchissement sont celles du XXe siècle, particulièrement celles de Jean Giraudoux, de Michel Leiris et de Dominique Fernandez. »
Sylvie Triaire, Analyse de l'ouvrage de Jean Poirier, Judith

Bibliographie générale
Jacques Poirier, Judith, Presses universitaires de Rennes, 2004 - 204 pages
Étudie le mythe de l'héroïne juive de l'Ancien Testament, Judith, dans la littérature du XVe siècle à aujourd'hui (Giraudoux, Claudel, Hebbel) ainsi que les différentes figures qu'elle incarne : la sainte guerrière, la femme patriote, la femme fatale castratrice...


Textes et références
La Bible, Le Livre de Judith,
Jean Molinet, Le mystère de Judith et Holofernès,
Du Bartas, La Judith,
Jacques-Bénigne Bossuet, Oraison funèbre de Henriette-Marie de France,
Léon Bloy, Le symbolisme de l'apparition, 1879-1880,
Paul Claudel, Judith, in Mesures n° 1 du 15 octobre 1935,
Jean Giraudoux, Judith,
Michel Leiris, L'Âge d'homme,
Dominique Fernandez, La course à l'abîme, 2003 (Le Caravage)


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