Maurice Scève
La poésie de Maurice Scève est souvent plus savante, car elle recherche en profondeur les mouvements de l'âme. On est ici très loin du simple badinage rhétorique pour atteindre la philosophie.
En toi je vis, où que tu sois absente :
En moi je meurs, où que sois présent.
Tant loin sois-tu, toujours tu es présente :
Pour près que sois, encore suis-je absent.
Et si nature outragée se sent
De me voir vivre en toi trop plus qu'en moi :
Le haut pouvoir qui, œuvrant sans émoi,
Infuse l'âme en ce mien corps passible,
La prévoyant sans son essence en soi,
En toi l'étend comme en son plus possible.
Maurice Scève
Délie, Poème 144
Prolongement
Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus ; qui au juste l'aima ?
Il cherche son pareil dans le vœu des regards. L'espace qu'il parcourt est ma fidélité. Il dessine l'espoir et léger l'éconduit. Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.
Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. À son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s'inscrit son essor, ma liberté le creuse.
Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus ; qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas ?
René Char
Éloge d'une soupçonnée
Poésie/Gallimard
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