Homère, L'Odyssée
La ruse
Les captifs s'assirent autour du feu et attendirent, abattus, le retour du Cyclope. Ulysse, quant à lui ne cessait d'élaborer des plans d'évasion. Tandis qu'il examinait la grotte à la recherche d'une issue, il aperçut la massue du Cyclope, qui était posée, contre la paroi. Elle était aussi grande que le mât d'un navire. Alors qu'il la regardait, une ruse lui vint à l'esprit. Il tailla un morceau de bois dans la massue et appela ses hommes pour le polir et l'aiguiser. Puis il expliqua son plan. Ils tirèrent au sort quatre hommes qui devraient aider leur chef dans sa tâche. Ensuite ils cachèrent très soigneusement l'épieu de bois qu'ils avaient préparé. Au soir, Polyphème revint avec son troupeau et referma l'entrée derrière lui. Il s'assit et, après avoir trait ses bêtes, mangea deux autres Grecs. Puis il se prépara à se coucher. Alors Ulysse s'approcha de lui, et, lui tendant une coupe pleine de vin ciconien, et dit « Cyclope, tiens bois ce vin, après la chair humaine que tu as mangé pour savoir quelle bonne boisson cachait notre vaisseau. Je t’apportais cette libation dans l’espoir que tu me prendrais en pitié et me laisserais partir pour mon logis ». Le Cyclope avala le liquide d'un seul trait, le trouva fort bon et ordonna qu’on lui en verse encore. Il demanda le nom d’Ulysse et lui promit un présent. Ulysse servit à nouveau le Cyclope et lui dit, avec ruse, s’appeler Personne.
Le Cyclope alors dit à Ulysse : « Personne, je te mangerai le dernier de tes compagnons, oui, tous les autres avant toi ; ce sera mon présent d’hospitalité.» Puis, le Cyclope s'endormit ivre-mort. Alors Ulysse et ses compagnons se saisirent de l'épieu qu'ils avaient préparé et le firent rougeoyer dans les braises. Lorsqu'il fut bien incandescent, ils le soulevèrent et de toutes leurs forces l'enfoncèrent tout droit dans l’œil unique du Cyclope. Polyphème se réveilla avec un cri atroce qui ébranla les parois de la grotte et toute la montagne. Terrorisés, les Grecs se cachèrent dans les recoins de la caverne. Le géant arracha le pieu aussi facilement que s'il s'était agi d'une écharde, et se mit tituber fébrilement dans son antre. Comme il était devenu aveugle, les captifs purent se cacher derrière les rochers, si bien que Polyphème n'écrasait entre ses doigts que des pierres et de l'argile. Ses gémissements et ses imprécations furent entendus des autres Cyclopes. Ils sortirent en courant de leurs grottes et lui demandèrent ce qui lui était arrivé, et pourquoi il les avait réveillés. Est-ce que quelqu'un essayait de l'assassiner ? Fou de douleur, Polyphème arrivait tout juste à hurler « Personne, par ruse, est en train de me tuer, Personne.» Les géants hochèrent la tête et crièrent : « Personne ? Alors pourquoi hurles-tu ? Est-ce que Zeus t'a envoyé une maladie ? prie donc ton père Poséidon pour qu'il allège ta souffrance.» Et puis, les Cyclopes s'en retournèrent chez eux.
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